Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 07:51

 

 LES INFLUENCES DE LA PENSEE SCHQPENHAUERIENNE DANS

L'OEUVRE DE WAGNER

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

L'ampleur du sujet et sa technicité ne nous permettent pas ici d'en avoir une approche exhaustive. Ce petit essai a pour simple ambition d'être une ouverture à la musique wagnérienne à travers les influences de la philosophie schopenhauérienne. Il n'est donc pas question d'approfondir l'oeuvre du philosophe et l'oeuvre du musicien mais de tracer les grandes lignes de ce qui les unit, d'évoquer ce qui fut "l'une des plus fécondes rencontres spirituelles de tous les temps" (1)

 

Nous savons combien fut importante l'influence de Schopenhauer sur la littérature (Tolstoï, Proust, Kafka, Thomas Mann ou Céline pour ne citer que quelques exemples), la philosophie (de Nietzsche à Popper), la peinture (Munch, Kandinsky) ou la musique. Déterminante fut cette influence sur la musique puisqu'à la suite de Wagner, Mahler, Schönberg et surtout Berg ont reconnu ce qu'ils devaient au philosophe de Francfort Nous sommes là en présence d'un cas quasiment unique dans l'histoire de l'art, d'une philosophie concrétisée, mise en pratique musicalement Comment un philosophe a-t-il pu à ce point influer sur le cours de l'évolution musicale ? Car, et c'est cela qui est remarquable, Schopenhauer n'est pas seulement à l'origine d'une nouvelle approche du langage musical par l'intermédiaire du drame théâtral, mais il a créé (ou fait créer) de nouvelles lignes chromatiques, une nouvelle structuration (ou déstructuration) de l'écriture orchestrale. C'est la rencontre de cette pensée avec un génie iconoclaste et également théoricien de la musique, Richard Wagner, qui permettra une régénérescence du langage musical.

 

Après avoir rapidement évoqué la personnalité de Wagner et brossé les grandes lignes de la philosophie schopenhauérienne, nous tenterons de montrer à travers des exemples précis ce que fut la mise en pratique musicale des théories d'Arthur Schopenhauer.

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

C'est à l'automne 1854, alors qu'il travaillait sur le livret du Ring, que Wagner prit connaissance de l'ouvrage d'Arthur Schopenhauer "Le monde comme volonté et comme représentation". Dès la première phrase "Le monde est ma représentation", Wagner sut qu'il avait trouvé en Schopenhauer le théoricien des idées qu'il essayait de développer depuis quelques années.

 

Profondément pessimiste lui-même (bien que tempéré par l'influence de Feuerbach), Wagner proposait le Salut dans l'illusion purificatrice du théâtre et souhaitait la régénérescence du monde par l'art. Imprégné de culture grecque (comme Schopenhauer et plus tard Nietzsche), il pensait créer une sorte d'hellénisme germanique afin de donner vie aux rêves romantiques de Goethe, Hölderlin ou Novalis. (Le romantisme a tenu une grande place dans l'oeuvre wagnérienne.) Wagner modifia ainsi les codes de représentation dramatique en s'inspirant de la tragédie grecque : dans ses opéras, l'orchestre joue le rôle du choeur de la tragédie. Il accompagne et commente, souligne l'action du drame. L'orchestre devient l'intermédiaire entre le monde conscient et le monde représenté et atteint directement l'inconscient du public. Il est l'élément psychopompe de l'univers wagnérien. L'orchestre détruit le temps et s'immisce dans un espace intermédiaire qui nous introduit dans le monde mythique, brise nos repères, annihile la pensée, fusionne le spectateur dans la représentation d'un monde choisi et voulu par l'artiste. L'invention d'un nouveau son chromatique facilite l'introduction dans ce monde mythique et touche à l'essence même de l'affectivité humaine. De plus, les personnages de Wagner sont de la race des éléments primordiaux d'où émane une force universelle. Ernst Bloch écrivait qu'ils "relèvent du monde des forces telluriques, du vouloir-vivre schopenhauérien, leurs paroles et leurs actes sont issus de ce rêve de la nature". On remarque, à travers cette rapide démonstration de l'univers orchestral de Wagner, la trace de Feuerbach ("la musique doit sortir de l'inconscient") et on constate que le terrain était prêt pour une intervention de la philosophie schopenhauérienne.

 

Il nous faut cependant évoquer les contextes historiques et personnels de Wagner à l'heure où il s'apprête à intégrer "Le monde comme représentation" dans sa représentation du monde. En effet, 1854 est une date charnière dans la vie du compositeur. D'un point de vue purement artistique, c'est l'époque de la maturation créative du Ring et de l'entrée dans ce que les musicologues nomment à juste titre "les oeuvres de la maturité".


Wagner a 41 ans (il est né le 22 mai 1813 à Leipzig, quelques mois seulement avant la bataille des Nations qui devait sonner le glas de l'Empire). De déceptions en amertume, après ses échecs en France où Baudelaire et Mallarmé furent parmi les rares à reconnaître son génie (2), après un mariage malheureux et malgré le relatif succès de ses opéras, Wagner refusa un destin tracé de Kapellmeister* et prit à bras le corps la révolution qui déferla sur l'Europe en 1849. Etait-ce par véritable enthousiasme social ? Les historiens en discutent toujours. Il n'en demeure pas moins qu'il prit position aux côtés des étudiants révoltés et qu'il développa ses sympathies anarchistes (Bakounine fut l'un de ces amis). Sans doute la lecture de "Leçons sur la philosophie de l'Histoire" de Hegel, qu'il avait dévoré en quête d'absolu l'hiver précédent, peut-elle expliquer en partie la position de Wagner dans la révolution de 1849 (plus exactement dans les Journées de Dresde) et la teneur de ses discours prophétisant à la société un bonheur prédéterminé. Selon Hegel en effet, on ne peut, dans le processus historique, mettre en évidence un sujet agissant qui pourrait maîtriser ce processus. Chaque époque, chaque situation et chaque peuple sont particuliers. Il faut donc "que tout soit décidé en lui et hors de lui". Les hommes ne font pas l'histoire mais par leurs faits et gestes, ils en ont un but inconscient. En développant cet axiome, tel que le fit Wagner, on découvre que dans la représentation du monde mythique, les dieux doivent abdiquer en prenant conscience de l'inévitable. C'est le fondement même du Ring. Alors finalement, Hegel n'a-t-il pas influencé Wagner ? Sans doute autant qu'il a d'abord influencé Schopenhauer. Wagner a essayé par l'intermédiaire de la révolution de 1849 d'imposer sa maxime révolutionnaire. Edouard Sans précise : "Il est établi qu'il n'a point pris réellement part aux combats révolutionnaires de Dresde. Il n'est point monté sur les barricades et son action, provoquée par sa passion et son enthousiasme coutumiers semble s'être bornée à quelques discours enflammés mais bien inoffensifs au fond et à quelques heures de veille sur le clocher de la cathédrale. Néanmoins, sa position est nette, il y a en lui un tempérament social." Wagner détestait le socialisme autant que la démocratie et se voulait homme du peuple. Ayant échoué dans la propagation de son message millénariste, constatant avec amertume que l'anarchisme n'était plus à l'ordre du jour (a-t-il vraiment été anarchiste ailleurs que dans la musique ?), que les thèses hégéliennes se vérifiaient sans qu'il n'y puisse rien et devant l'incompréhension de ce peuple dont il se voulait proche, Wagner (poursuivi et en exil à Zurich) en revint à sa grande idée, celle du "rédempteur révolutionnaire" (3). Esquissé déjà dans "Lohengrin" et "Tannhaüser", le mythe du rédempteur délivrant le monde de ses péchés originels par son anéantissement et la naissance d'une ère nouvelle, va désormais être le grand thème des opéras de la maturité. Pour cela, Wagner va s'inspirer des mythes nordiques et les transposer dans son univers, comme une adaptation des mythes grecs, un déplacement de l'hellénisme vers le romantisme allemand.


Cette philosophie du néant, du chaos (dionysiaque chez Nietzsche), de la fin des divinités pour engendrer l'Homme nouveau, de la puissance de l'inconscient face aux représentations conscientes et de l'illusion de la volonté est dans le droit fil de la pensée schopenhauérienne. On peut comprendre aussi la fascination d'un Nietzsche pour Wagner et Schopenhauer : "Ce que j'aime chez Wagner, c'est ce qui me séduit chez Schopenhauer, l'air éthique que l'on respire auprès de lui et son parfum faustien : croix, mort, tombeau" (4) Mieux encore, Wagner décide d'éduquer le peuple, d'inculquer au public futur sa philosophie par une oeuvre unique et originale, totalement déconnectée de son temps. Pour cela, il lui faudra un temple, ce sera Bayreuth. Mais au moment où toute cette mécanique spirituelle se met en place chez Wagner, après la révolution de 1849, le doute demeure de savoir, alors qu'il est persuadé d'avoir raison, si une justification de ces conceptions est possible. Le nihilisme wagnérien, inspiré des thèses de Bakounine, estompe progressivement Feuerbach et Hegel. La découverte de la philosophie de Schopenhauer donne à Wagner la justification de mener à bien son oeuvre. Gregor-Dellin l'écrit : "Schopenhauer est le philosophe de ceux qui ne veulent pas qu'on leur dicte une conduite mais qui ont besoin d'une justification" (5) et Wagner écrivit lui-même dans son autobiographie : "En parcourant mon poème des Nibelungen. je m'aperçus avec étonnement que ce qui me rendait maintenant si perplexe dans cette théorie m'était devenu depuis longtemps familier dans ma propre conception poétique. C'était seulement maintenant que je comprenais moi-même mon Wotan et, bouleversé, je repris de plus près l'étude du livre de Schopenhauer" (6) (n'oublions pas que lorsqu'il découvrit Schopenhauer, Wagner écrivait le poème du Ring). Plus tard, il écrivit à Liszt "Sa pensée maîtresse, la négation du vouloir-vivre, est d'une terrible gravité, mais c'est la seule voie du salut. Elle n'est pas neuve pour moi et personne ne peut du reste la concevoir par la pensée s'il ne l'a d'abord vécue" (7) Richard Wagner venait de découvrir le théoricien de son pessimisme. Dès lors, son oeuvre sera emprunte de la pensée schopenhauérienne, Wagner allant même jusqu'à mettre directement en pratique les théories musicales développées par Schopenhauer (nous allons en voir un exemple plus loin).

 

A cet endroit de notre développement, il nous faut dire un mot de ce philosophe dont la pensée devait profondément bouleverser les arts jusqu'à nos jours. Pas question ici de raconter sa vie mais seulement de donner quelques clés pour mieux le cerner et tracer à grands traits les dominantes de sa philosophie. Philosophie que nous avons déjà esquissée en abordant le personnage de Richard Wagner.


Tout d'abord, une ambiguïté amusante de Schopenhauer. Grand Maître du pessimisme et de l'ascétisme, il était lui même épicurien, hédoniste et a tenu un journal des meilleures tables européennes lors de ses voyages. Ma foi, on ne peut demander à un philosophe de mettre en pratique ses propres théories (Rousseau par exemple n'a pas agi autrement avec L'Emile). Une autre anecdote, tout autant intéressante, Schopenhauer était musicien. Il jouait de la flûte, tous les soirs, pendant toute sa vie. Il avait une passion pour Mozart et Rossini. Il n'est pas inutile de le rappeler dans cet essai car si Schopenhauer ne fut guère sensible à la musique de Wagner, il comprit vite l'importance de son génie. (A Noël 1854, Wagner lui envoya le livret du Ring. Le philosophe lut le prologue et écrivit à l'un de ses amis "Peut-être s'agit-il là de l'oeuvre d'art de l'avenir...semble fantastique" (8). Il concède également que Wagner, contrairement aux autres musiciens, a une vision globale du monde). De plus, un chapitre du "Monde comme volonté et comme représentation" est consacré à sa théorie musicale, chapitre "mis en musique" par Wagner (nous allons y revenir). Schopenhauer, sur la musique, savait de quoi il parlait Cela nous amène directement à la principale démarche de sa philosophie, démarche ontologique dans laquelle la musique permet d'atteindre l’élévation(Erhebung). Ce que Michelle Biget exprime par "l'essence intime de toute une vie et de toute existence, parce que immédiatement intelligible quoique intraduisible dans le langage de la raison" (9).

 

Que prône Schopenhauer ? Dès les premières pages du "Monde comme volonté et comme représentation", le philosophe expose sa théorie.

 

"Le monde est ma représentation. () Tout ce qui existe existe pour la pensée, c'est-à-dire, l'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l'avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous, car elle est vraie du temps et de l'espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n'existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation. () Cette vérité a été de bonne heure admise par les sages de l'Inde, puisqu'elle apparait comme à la base même de la philosophie védanta. () Le monde est ma volonté. () La volonté constitue l'autre côté du monde : à un premier point de vue en effet, ce monde n'existe absolument que comme représentation: à un autre point de vue, il n'existe que comme volonté () ce qui connaît tout le reste, sans être soi-même connu, c'est le sujet. Le sujet est par la suite, le substratum du monde, la condition invariable, toujours sous-entendue de tout phénomène, de tout objet, car tout ce qui existe, existe seulement pour le sujet." (10)


Sujet, volonté, représentation. L'aspect tridimensionnel de la philosophie schopenhauérienne est installée. Pour une approche rapide et essentielle des grandes lignes de cette pensée, nous nous référons au résumé qu'en a fait Roger-Pol Droit dans l'ouvrage "Présences de Schopenhauer". Pour Schopenhauer, l'hégémonie de la raison touche à sa fin, "les clartés de l'entendement sont asservies à la nuit aveugle du désir", la volonté d'un individu n'existe qu'illusoire car elle est "immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse" (on trouve ici des échos hégéliens), le pire se répète indéfiniment (la répétition est la seule manifestation du vouloir-vivre) et reste devant nous, que la joie pure (la béatitude, le nirvana) est indescriptible mais existe. "Le monde comme volonté est un mauvais infini. Sa multiplicité s'autodévore, il est toujours troué de coupures, de morcellements, de finitudes, de temps. S'y oppose la pureté lisse et parfaite de l'immatériel, de l'inobjectivité". On ne peut l'exprimer car on ne peut le représenter. Seul le monde matériel est représentation. En d'autres termes, puisque le réel vécu est illusoire, la représentation est au service du Vouloir- Vivre. Mais le Vouloir- Vivre est à l'origine de tous les malheurs de l'homme et le mène dans un cycle perpétuel du désir à l’ennui et de l’ennui au désir. Le stade intermédiaire de la frustration étant la douleur. La représentation est soumise au principe de raison et forme une objectivation de la volonté. Cette objectivation se réalise dans l’Idée, forme éternelle de tous les phénomènes. Pour se sortir du cycle infernal de l’ennui et de la douleur, il faut nier tous les désirs par l’ascétisme tel que le Bouddhisme l'enseigne (Schopenhauer fut un grand promoteur du Bouddhisme en Europe), pour atteindre le Nirvana (l'ascèse est une répétition figée). Une autre possibilité est offerte à l'esprit intelligent, la contemplation désintéressée de l’Idée par l’Art ou l'expression immédiate de la volonté dans la musique. Le génie a le pouvoir en effet de s'abandonner à l’Idée et de créer des oeuvres à partir de là. Dans ce cadre, la musique occupe une place particulière car elle n'est pas la copie de l’Idée mais l'expression de la volonté elle-même. Elle n'a besoin d'aucun support pour exister, elle est immédiatement sensible et compréhensible.

 

En conclusion de cette première partie, nous pouvons constater, et nous suivons en cela le chemin tracé par Edouard Sans, que Schopenhauer a rationalisé les données de son époque sur le subjectivisme, l'intuition, la tragédie de l'existence qui découle du néant du monde. Qu'est-ce que le monde ? Il est Matière, il est Ma représentation, il est Péché, il est Force, il est Ma volonté. La volonté est le substrat sur lequel vient se greffer la représentation, chaque objet étant l’objectivation de la volonté. Wagner trouve donc en cette pensée la justification de son oeuvre, de son nihilisme et du mythe du héros rédempteur.


Edouard Sans indique cinq grands principes schopenhauériens auxquels souscrit Wagner, nous nous bornons à n'en donner qu'un résumé avant d'aborder, par l'exemple, les influences du philosophe sur l'artiste.

 

Le subjectivisme : Moi est à la base de toute expérience. A travers cet individualisme total, Schopenhauer retrouve l'unité originelle des êtres et la notion du Tout. Wagner va fouiller les profondeurs de l'existence individuelle et subjective dans "Tristan et Isolde" (le premier opéra inspiré de Schopenhauer) puis le sujet est lui-même Absolu dans le Ring, cosmogonie épique. C'est dans le sujet que se réunissent toutes les capacités de connaissance et d'appréhension du monde alors que lui même ne peut jamais être connu. Toute réalité n'existe que dans sa représentation. Cela marque une évolution de Wagner qui, lors de la révolution de 1849, considérait (avec Bakounine) que l'individu n'était qu'un simple élément au service de la communauté.

 

L'intuitionnisme : L’intuition immédiate nous révèle la nature des choses, seule la métaphysique de l'expérience est valable.

 

Le volontarisme : La volonté est essentielle dans l'univers, tout doit se faire à partir d'elle. Le monde est une manifestation de la volonté, la volonté réserve la souffrance inéluctable à l'individuation (nous le verrons dans « Parsifal »)

 

Le pessimisme : Le monde n'est qu'illusion comme représentation, il a donc une signification morale. La victoire définitive sur l'illusion du Vouloir-Vivre doit être remportée par une pensée pessimiste s'appuyant sur des vertus difficiles telles que l'ascétisme et la pitié afin d'arriver à la sagesse suprême, au salut. L'homme peut y arriver par la souffrance consciente. La pitié est un principe de base si l'on admet que le monde a une signification morale et que l'on cherche le salut II faut pour cela nier le Vouloir-Vivre. Nous y reviendrons dans le Ring.

 

L'esthétisme : La démarche artistique est importante. La contemplation désintéressée des idées permet au pessimisme de résister au désespoir. L'état esthétique a une valeur particulière puisqu'il apporte un reflet de beauté à la résignation. Dans la musique, la beauté est alliée à l'émotion sensible et est directement perceptible.

 

A travers Wagner et Schopenhauer, nous sommes en présence de la rencontre de deux pensées similaires, l'une déjà structurée et théorisée, l'autre en quête d'elle-même qui va se nourrir de la première dans la création d'une oeuvre unique. Nous allons maintenant tenter d'analyser, par l'exemple, le résultat de la fusion de ces deux pensées.


DEUXIEME PARTIE

 

 

"La musique est placée tout à fait en dehors des autres arts. Nous ne pouvons plus y trouver la copie, la reproduction de l'Idée de l'être tel qu'il se manifeste dans le monde; et d'autre part, c'est un art si élevé et si admirable, si propre à émouvoir nos sentiments les plus intimes, si profondément et si entièrement compris, semblable à une langue universelle qui ne le cède pas en clarté à l'intuition elle-même. () Les Idées (au sens platonicien) sont l’objectivation adéquate de la volonté. Le but de tous les arts est d'exciter l'homme à reconnaître les Idées. () La musique va au-delà des Idées, elle est complètement indépendante du monde phénoménal, elle l'ignore absolument et pourrait en quelque sorte continuer à exister alors même que l'univers n'existerait pas. La musique en effet est une objectivité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l'est le monde () elle est donc une reproduction de la volonté au même titre que les Idées elles-mêmes () La musique parle de l'être () il existe une analogie entre la musique et les Idées, dont les phénomènes multiples et imparfaits forment le monde visible." (11)

 

Cet extrait permet de situer la pensée musicale de Schopenhauer, qu'il développe techniquement par la suite. Nous allons nous servir de ce développement lorsque nous aborderons l'analyse du prologue de "L'or du Rhin". Mais c'est grâce à la plus simple des dialectiques, la chronologie des oeuvres, que nous allons pour l'instant évoquer l'influence de la pensée schopenhauérienne dans les opéras de Wagner.

 

 

TRISTAN ET ISOLDE

 

Thomas Mann, wagnérien et lecteur de Schopenhauer, écrit : "Cette métaphysique artiste de l'instinct et de l'esprit, de la volonté et de la contemplation, cette étonnante construction d'une éthique pessimiste et musicienne si profondément, humainement et historiquement apparentée à la partition de Tristan ! C'est de la volonté du désir, exerçant sa poussée malgré la conscience qui ne s'y trompe pas, qu'est née cette philosophie qui est la négation intellectuelle de la volonté, et c'est sous cette forme que pour Wagner, elle est devenue l'élément vital." (12)


Bien que "Tristan et 1solde" ne soit pas directement inspirée deSchopenhauer, l'oeuvre n'en contient pas moins des influences évidentes. Ecrit entre 1855 et 1859, alors qu'il vivait lapassion avec Mathilde Wesendonck (la figure d'Isolde), l'opéra s'inscrit dans la lignée du "Der Nachtgeweihte" ( "voué à la nuit") exalté par Novalis.

 

Les personnages sont en proie à un conflit permanent entre le jour et la nuit; l'amour et la mort. Le jour, symbole de vie, lumière, multiplicité des êtres. La nuit, domaine de la mort qui réunit les amants, de l'inconscience, du retour à l'unicité de l'être. Tristan est dévoué à la nuit qui apaise les passions et tous les deux aspirent à une mort libératrice par la dissolution de leur âme dans le monde, dans l'essence de l'univers. Ainsi, l'irrémédiable conflit se résout-il par la négation du Vouloir-Vivre ("Laisse la mort vaincre le jour" s'écrie Tristan dans l'acte II) plutôt que par la solution chrétienne du renoncement. La seule volonté exaltée est celle qui naît aux sources de l'amour. Ainsi se retrouve la philosophie de Schopenhauer, dont l'effet est accru par des harmonies novatrices et captivantes (le fameux "accord de Tristan", l'extension du leitmotiv) où le désir se confond avec la volonté, où l'absolu est la mort et où l'au-delà est le lieu métaphysique du désir d'amour, délivrance. Le poème est écrit sur le mode de la tragédie grecque : thèse, antithèse, synthèse (Jour, Nuit, Mort désirée; en d'autres termes : le jour et la nuit ne forment qu'un seul et même pouvoir du sacré). Outre son aspect schopenhauérien, il faut noter qu'en faisant le lien entre les aspirations d'un Novalis ("Faut-il que la nuit revienne" dans les "Hymnesà la nuit") d'un Schlegel ("Lucinde") ou d'un August von Platen ("Celui qui a contemplé de ses yeux la beauté est déjà voué à la mort" dans un poème intitulé ..."Tristan"). "Tristan et Isolde" est l'opéra romantique par excellence. Il est à la fois l'apothéose du romantisme tel que pensé par le cercle de Weimar en 1790 (et clôt ainsi une époque) et le premier opéra d'une ère nouvelle, considéré comme le chef-d'oeuvre révolutionnaire de la musique dramatique moderne. Il touche aux confins de la musique traditionnelle et annonce l'impressionnisme et l'atonalité. Il renouvelle également entièrement la dramaturgie, ce qui incitera Nietzsche à écrire son premier ouvrage "La naissance de la tragédie", en apologie de "Tristan et Isolde". Il rattachera l'oeuvre à la métaphysique primordiale du théâtre grec. "Tristan et Isolde" est d'autre part le premier opéra où fusionnent les deux philosophies qui ont déterminé la vie de Wagner : la pensée optimiste de Feuerbach et la pensée pessimiste de Schopenhauer. Cette fusion sera pleine et entière dans le Ring et inspirera grandement la pensée de Nietzsche.


 

 

Partager cet article

Repost 0
Jérôme Bimbenet
commenter cet article

commentaires

ALCALDE 13/12/2013 17:57

Ce que je ne comprends pas dans votre analyse c'est le peu de place faite à Wotan dans le Ring. C'est son projet d'anéantissement des Dieux qui est au coeur de tout l'opéra et c'est lui qui incarne la Volonté se retournant contre elle-même, qui est dans l'oeuvre le principal élément Schopenhaurien.Et ce qui est magique, c'est que ce projet il ne peut le réaliser que par la venue d'un homme détaché des ses Liens. Ce qui enrichit considérablement l'idée de la Volonté se retournant contre elle-même, puisque dans la perspective de Wagner la négation ne peut s'accomplir que par l'intervention d'un être extérieur, le Surhomme sans conscience et sans faute.