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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:11

Tout d'abord, une ambiguïté amusante de Schopenhauer. Grand Maître du pessimisme et de l'ascétisme, il était lui même épicurien, hédoniste et a tenu un journal des meilleures tables européennes lors de ses voyages. Ma foi, on ne peut demander à un philosophe de mettre en pratique ses propres théories (Rousseau par exemple n'a pas agi autrement avec L'Emile). Une autre anecdote, tout autant intéressante, Schopenhauer était musicien. Il jouait de la flûte, tous les soirs, pendant toute sa vie. Il avait une passion pour Mozart et Rossini. Il n'est pas inutile de le rappeler dans cet essai car si Schopenhauer ne fut guère sensible à la musique de Wagner, il comprit vite l'importance de son génie. (A Noël 1854, Wagner lui envoya le livret du Ring. Le philosophe lut le prologue et écrivit à l'un de ses amis "Peut-être s'agit-il là de l'oeuvre d'art de l'avenir...semble fantastique" (8). Il concède également que Wagner, contrairement aux autres musiciens, a une vision globale du monde). De plus, un chapitre du "Monde comme volonté et comme représentation" est consacré à sa théorie musicale, chapitre "mis en musique" par Wagner (nous allons y revenir). Schopenhauer, sur la musique, savait de quoi il parlait Cela nous amène directement à la principale démarche de sa philosophie, démarche ontologique dans laquelle la musique permet d'atteindre l’élévation (Erhebung). Ce que Michelle Biget exprime par "l'essence intime de toute une vie et de toute existence, parce que immédiatement intelligible quoique intraduisible dans le langage de la raison" (9).

 

Que prône Schopenhauer ? Dès les premières pages du "Monde comme volonté et comme représentation", le philosophe expose sa théorie.

 

"Le monde est ma représentation. () Tout ce qui existe existe pour la pensée, c'est-à-dire, l'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l'avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous, car elle est vraie du temps et de l'espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n'existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation. () Cette vérité a été de bonne heure admise par les sages de l'Inde, puisqu'elle apparait comme à la base même de la philosophie védanta. () Le monde est ma volonté. () La volonté constitue l'autre côté du monde : à un premier point de vue en effet, ce monde n'existe absolument que comme représentation: à un autre point de vue, il n'existe que comme volonté () ce qui connaît tout le reste, sans être soi-même connu, c'est le sujet. Le sujet est par la suite, le substratum du monde, la condition invariable, toujours sous-entendue de tout phénomène, de tout objet, car tout ce qui existe, existe seulement pour le sujet." (10)

 

Sujet, volonté, représentation. L'aspect tridimensionnel de la philosophie schopenhauérienne est installée. Pour une approche rapide et essentielle des grandes lignes de cette pensée, nous nous référons au résumé qu'en a fait Roger-Pol Droit dans l'ouvrage "Présences de Schopenhauer". Pour Schopenhauer, l'hégémonie de la raison touche à sa fin, "les clartés de l'entendement sont asservies à la nuit aveugle du désir", la volonté d'un individu n'existe qu'illusoire car elle est "immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse" (on trouve ici des échos hégéliens), le pire se répète indéfiniment (la répétition est la seule manifestation du vouloir-vivre) et reste devant nous, que la joie pure (la béatitude, le nirvana) est indescriptible mais existe. "Le monde comme volonté est un mauvais infini. Sa multiplicité s'autodévore, il est toujours troué de coupures, de morcellements, de finitudes, de temps. S'y oppose la pureté lisse et parfaite de l'immatériel, de l'inobjectivité". On ne peut l'exprimer car on ne peut le représenter. Seul le monde matériel est représentation. En d'autres termes, puisque le réel vécu est illusoire, la représentation est au service du Vouloir- Vivre. Mais le Vouloir- Vivre est à l'origine de tous les malheurs de l'homme et le mène dans un cycle perpétuel du désir à l’ennui et de l’ennui au désir. Le stade intermédiaire de la frustration étant la douleur. La représentation est soumise au principe de raison et forme une objectivation de la volonté. Cette objectivation se réalise dans lIdée, forme éternelle de tous les phénomènes. Pour se sortir du cycle infernal de lennui et de la douleur, il faut nier tous les désirs par lascétisme tel que le Bouddhisme l'enseigne (Schopenhauer fut un grand promoteur du Bouddhisme en Europe), pour atteindre le Nirvana (l'ascèse est une répétition figée). Une autre possibilité est offerte à l'esprit intelligent, la contemplation désintéressée de l’Idée par l’Art ou l'expression immédiate de la volonté dans la musique. Le génie a le pouvoir en effet de s'abandonner à lIdée et de créer des oeuvres à partir de là. Dans ce cadre, la musique occupe une place particulière car elle n'est pas la copie de l’Idée mais l'expression de la volonté elle-même. Elle n'a besoin d'aucun support pour exister, elle est immédiatement sensible et compréhensible.

 

En conclusion de cette première partie, nous pouvons constater, et nous suivons en cela le chemin tracé par Edouard Sans, que Schopenhauer a rationalisé les données de son époque sur le subjectivisme, l'intuition, la tragédie de l'existence qui découle du néant du monde. Qu'est-ce que le monde ? Il est Matière, il est Ma représentation, il est Péché, il est Force, il est Ma volonté. La volonté est le substrat sur lequel vient se greffer la représentation, chaque objet étant lobjectivation de la volonté. Wagner trouve donc en cette pensée la justification de son oeuvre, de son nihilisme et du mythe du héros rédempteur.

 

Edouard Sans indique cinq grands principes schopenhauériens auxquels souscrit Wagner, nous nous bornons à n'en donner qu'un résumé avant d'aborder, par l'exemple, les influences du philosophe sur l'artiste.

 

Le subjectivisme : Moi est à la base de toute expérience. A travers cet individualisme total, Schopenhauer retrouve l'unité originelle des êtres et la notion du Tout. Wagner va fouiller les profondeurs de l'existence individuelle et subjective dans "Tristan et Isolde" (le premier opéra inspiré de Schopenhauer) puis le sujet est lui-même Absolu dans le Ring, cosmogonie épique. C'est dans le sujet que se réunissent toutes les capacités de connaissance et d'appréhension du monde alors que lui même ne peut jamais être connu. Toute réalité n'existe que dans sa représentation. Cela marque une évolution de Wagner qui, lors de la révolution de 1849, considérait (avec Bakounine) que l'individu n'était qu'un simple élément au service de la communauté.

 

L'intuitionnisme : L’intuition immédiate nous révèle la nature des choses, seule la métaphysique de l'expérience est valable.

 

Le volontarisme : La volonté est essentielle dans l'univers, tout doit se faire à partir d'elle. Le monde est une manifestation de la volonté, la volonté réserve la souffrance inéluctable à l'individuation (nous le verrons dans « Parsifal »)

 

Le pessimisme : Le monde n'est qu'illusion comme représentation, il a donc une signification morale. La victoire définitive sur l'illusion du Vouloir-Vivre doit être remportée par une pensée pessimiste s'appuyant sur des vertus difficiles telles que l'ascétisme et la pitié afin d'arriver à la sagesse suprême, au salut. L'homme peut y arriver par la souffrance consciente. La pitié est un principe de base si l'on admet que le monde a une signification morale et que l'on cherche le salut II faut pour cela nier le Vouloir-Vivre. Nous y reviendrons dans le Ring.

 

L'esthétisme : La démarche artistique est importante. La contemplation désintéressée des idées permet au pessimisme de résister au désespoir. L'état esthétique a une valeur particulière puisqu'il apporte un reflet de beauté à la résignation. Dans la musique, la beauté est alliée à l'émotion sensible et est directement perceptible.

 

A travers Wagner et Schopenhauer, nous sommes en présence de la rencontre de deux pensées similaires, l'une déjà structurée et théorisée, l'autre en quête d'elle-même qui va se nourrir de la première dans la création d'une oeuvre unique. Nous allons maintenant tenter d'analyser, par l'exemple, le résultat de la fusion de ces deux pensées.

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Jérôme Bimbenet
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