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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:02

LES INFLUENCES DE LA PENSEE SCHOPENHAUERIENNE DANS

L'OEUVRE DE WAGNER

 

INTRODUCTION

 

L'ampleur du sujet et sa technicité ne nous permettent pas ici d'en avoir une approche exhaustive. Ce petit essai a pour simple ambition d'être une ouverture à la musique wagnérienne à travers les influences de la philosophie schopenhauérienne. Il n'est donc pas question d'approfondir l'oeuvre du philosophe et l'oeuvre du musicien mais de tracer les grandes lignes de ce qui les unit, d'évoquer ce qui fut "l'une des plus fécondes rencontres spirituelles de tous les temps" (1)

Nous savons combien fut importante l'influence de Schopenhauer sur la littérature (Tolstoï, Proust, Kafka, Thomas Mann ou Céline pour ne citer que quelques exemples), la philosophie (de Nietzsche à Popper), la peinture (Munch, Kandinsky) ou la musique. Déterminante fut cette influence sur la musique puisqu'à la suite de Wagner, Mahler, Schönberg et surtout Berg ont reconnu ce qu'ils devaient au philosophe de Francfort Nous sommes là en présence d'un cas quasiment unique dans l'histoire de l'art, d'une philosophie concrétisée, mise en pratique musicalement Comment un philosophe a-t-il pu à ce point influer sur le cours de l'évolution musicale ? Car, et c'est cela qui est remarquable, Schopenhauer n'est pas seulement à l'origine d'une nouvelle approche du langage musical par l'intermédiaire du drame théâtral, mais il a créé (ou fait créer) de nouvelles lignes chromatiques, une nouvelle structuration (ou déstructuration) de l'écriture orchestrale. C'est la rencontre de cette pensée avec un génie iconoclaste et également théoricien de la musique, Richard Wagner, qui permettra une régénérescence du langage musical.

Après avoir rapidement évoqué la personnalité de Wagner et brossé les grandes lignes de la philosophie schopenhauérienne, nous tenterons de montrer à travers des exemples précis ce que fut la mise en pratique musicale des théories d'Arthur Schopenhauer.

PREMIERE PARTIE

C'est à l'automne 1854, alors qu'il travaillait sur le livret du Ring, que Wagner prit connaissance de l'ouvrage d'Arthur Schopenhauer "Le monde comme volonté et comme représentation". Dès la première phrase "Le monde est ma représentation", Wagner sut qu'il avait trouvé en Schopenhauer le théoricien des idées qu'il essayait de développer depuis quelques années.

Profondément pessimiste lui-même (bien que tempéré par l'influence de Feuerbach), Wagner proposait le Salut dans l'illusion purificatrice du théâtre et souhaitait la régénérescence du monde par l'art. Imprégné de culture grecque (comme Schopenhauer et plus tard Nietzsche), il pensait créer une sorte d'hellénisme germanique afin de donner vie aux rêves romantiques de Goethe, Hölderlin ou Novalis. (Le romantisme a tenu une grande place dans l'oeuvre wagnérienne.) Wagner modifia ainsi les codes de représentation dramatique en s'inspirant de la tragédie grecque : dans ses opéras, l'orchestre joue le rôle du choeur de la tragédie. Il accompagne et commente, souligne l'action du drame. L'orchestre devient l'intermédiaire entre le monde conscient et le monde représenté et atteint directement l'inconscient du public. Il est l'élément psychopompe de l'univers wagnérien. L'orchestre détruit le temps et s'immisce dans un espace intermédiaire qui nous introduit dans le monde mythique, brise nos repères, annihile la pensée, fusionne le spectateur dans la représentation d'un monde choisi et voulu par l'artiste. L'invention d'un nouveau son chromatique facilite l'introduction dans ce monde mythique et touche à l'essence même de l'affectivité humaine. De plus, les personnages de Wagner sont de la race des éléments primordiaux d'où émane une force universelle. Ernst Bloch écrivait qu'ils "relèvent du monde des forces telluriques, du vouloir-vivre schopenhauérien, leurs paroles et leurs actes sont issus de ce rêve de la nature". On remarque, à travers cette rapide démonstration de l'univers orchestral de Wagner, la trace de Feuerbach ("la musique doit sortir de l'inconscient") et on constate que le terrain était prêt pour une intervention de la philosophie schopenhauérienne.

 

Il nous faut cependant évoquer les contextes historiques et personnels de Wagner à l'heure où il s'apprête à intégrer "Le monde comme représentation" dans sa représentation du monde. En effet, 1854 est une date charnière dans la vie du compositeur. D'un point de vue purement artistique, c'est l'époque de la maturation créative du Ring et de l'entrée dans ce que les musicologues nomment à juste titre "les oeuvres de la maturité".

 

Wagner a 41 ans (il est né le 22 mai 1813 à Leipzig, quelques mois seulement avant la bataille des Nations qui devait sonner le glas de l'Empire). De déceptions en amertume, après ses échecs en France où Baudelaire et Mallarmé furent parmi les rares à reconnaître son génie (2), après un mariage malheureux et malgré le relatif succès de ses opéras, Wagner refusa un destin tracé de Kapellmeister* et prit à bras le corps la révolution qui déferla sur l'Europe en 1849. Etait-ce par véritable enthousiasme social ? Les historiens en discutent toujours. Il n'en demeure pas moins qu'il prit position aux côtés des étudiants révoltés et qu'il développa ses sympathies anarchistes (Bakounine fut l'un de ces amis). Sans doute la lecture de "Leçons sur la philosophie de l'Histoire" de Hegel, qu'il avait dévoré en quête d'absolu l'hiver précédent, peut-elle expliquer en partie la position de Wagner dans la révolution de 1849 (plus exactement dans les Journées de Dresde) et la teneur de ses discours prophétisant à la société un bonheur prédéterminé. Selon Hegel en effet, on ne peut, dans le processus historique, mettre en évidence un sujet agissant qui pourrait maîtriser ce processus. Chaque époque, chaque situation et chaque peuple sont particuliers. Il faut donc "que tout soit décidé en lui et hors de lui". Les hommes ne font pas l'histoire mais par leurs faits et gestes, ils en ont un but inconscient. En développant cet axiome, tel que le fit Wagner, on découvre que dans la représentation du monde mythique, les dieux doivent abdiquer en prenant conscience de l'inévitable. C'est le fondement même du Ring. Alors finalement, Hegel n'a-t-il pas influencé Wagner ? Sans doute autant qu'il a d'abord influencé Schopenhauer. Wagner a essayé par l'intermédiaire de la révolution de 1849 d'imposer sa maxime révolutionnaire. Edouard Sans précise : "Il est établi qu'il n'a point pris réellement part aux combats révolutionnaires de Dresde. Il n'est point monté sur les barricades et son action, provoquée par sa passion et son enthousiasme coutumiers semble s'être bornée à quelques discours enflammés mais bien inoffensifs au fond et à quelques heures de veille sur le clocher de la cathédrale. Néanmoins, sa position est nette, il y a en lui un tempérament social." Wagner détestait le socialisme autant que la démocratie et se voulait homme du peuple. Ayant échoué dans la propagation de son message millénariste, constatant avec amertume que l'anarchisme n'était plus à l'ordre du jour (a-t-il vraiment été anarchiste ailleurs que dans la musique ?), que les thèses hégéliennes se vérifiaient sans qu'il n'y puisse rien et devant l'incompréhension de ce peuple dont il se voulait proche, Wagner (poursuivi et en exil à Zurich) en revint à sa grande idée, celle du "rédempteur révolutionnaire" (3). Esquissé déjà dans "Lohengrin" et "Tannhaüser", le mythe du rédempteur délivrant le monde de ses péchés originels par son anéantissement et la naissance d'une ère nouvelle, va désormais être le grand thème des opéras de la maturité. Pour cela, Wagner va s'inspirer des mythes nordiques et les transposer dans son univers, comme une adaptation des mythes grecs, un déplacement de l'hellénisme vers le romantisme allemand.

 

Cette philosophie du néant, du chaos (dionysiaque chez Nietzsche), de la fin des divinités pour engendrer l'Homme nouveau, de la puissance de l'inconscient face aux représentations conscientes et de l'illusion de la volonté est dans le droit fil de la pensée schopenhauérienne. On peut comprendre aussi la fascination d'un Nietzsche pour Wagner et Schopenhauer : "Ce que j'aime chez Wagner, c'est ce qui me séduit chez Schopenhauer, l'air éthique que l'on respire auprès de lui et son parfum faustien : croix, mort, tombeau" (4) Mieux encore, Wagner décide d'éduquer le peuple, d'inculquer au public futur sa philosophie par une oeuvre unique et originale, totalement déconnectée de son temps. Pour cela, il lui faudra un temple, ce sera Bayreuth. Mais au moment où toute cette mécanique spirituelle se met en place chez Wagner, après la révolution de 1849, le doute demeure de savoir, alors qu'il est persuadé d'avoir raison, si une justification de ces conceptions est possible. Le nihilisme wagnérien, inspiré des thèses de Bakounine, estompe progressivement Feuerbach et Hegel. La découverte de la philosophie de Schopenhauer donne à Wagner la justification de mener à bien son oeuvre. Gregor-Dellin l'écrit : "Schopenhauer est le philosophe de ceux qui ne veulent pas qu'on leur dicte une conduite mais qui ont besoin d'une justification" (5) et Wagner écrivit lui-même dans son autobiographie : "En parcourant mon poème des Nibelungen. je m'aperçus avec étonnement que ce qui me rendait maintenant si perplexe dans cette théorie m'était devenu depuis longtemps familier dans ma propre conception poétique. C'était seulement maintenant que je comprenais moi-même mon Wotan et, bouleversé, je repris de plus près l'étude du livre de Schopenhauer" (6) (n'oublions pas que lorsqu'il découvrit Schopenhauer, Wagner écrivait le poème du Ring). Plus tard, il écrivit à Liszt "Sa pensée maîtresse, la négation du vouloir-vivre, est d'une terrible gravité, mais c'est la seule voie du salut. Elle n'est pas neuve pour moi et personne ne peut du reste la concevoir par la pensée s'il ne l'a d'abord vécue" (7) Richard Wagner venait de découvrir le théoricien de son pessimisme. Dès lors, son oeuvre sera emprunte de la pensée schopenhauérienne, Wagner allant même jusqu'à mettre directement en pratique les théories musicales développées par Schopenhauer (nous allons en voir un exemple plus loin).

 

A cet endroit de notre développement, il nous faut dire un mot de ce philosophe dont la pensée devait profondément bouleverser les arts jusqu'à nos jours. Pas question ici de raconter sa vie mais seulement de donner quelques clés pour mieux le cerner et tracer à grands traits les dominantes de sa philosophie. Philosophie que nous avons déjà esquissée en abordant le personnage de Richard Wagner.

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Jérôme Bimbenet
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