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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:22

DEUXIEME PARTIE

 

"La musique est placée tout à fait en dehors des autres arts. Nous ne pouvons plus y trouver la copie, la reproduction de l'Idée de l'être tel qu'il se manifeste dans le monde; et d'autre part, c'est un art si élevé et si admirable, si propre à émouvoir nos sentiments les plus intimes, si profondément et si entièrement compris, semblable à une langue universelle qui ne le cède pas en clarté à l'intuition elle-même. () Les Idées (au sens platonicien) sont l’objectivation adéquate de la volonté. Le but de tous les arts est d'exciter l'homme à reconnaître les Idées. () La musique va au-delà des Idées, elle est complètement indépendante du monde phénoménal, elle l'ignore absolument et pourrait en quelque sorte continuer à exister alors même que l'univers n'existerait pas. La musique en effet est une objectivité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l'est le monde () elle est donc une reproduction de la volonté au même titre que les Idées elles-mêmes () La musique parle de l'être () il existe une analogie entre la musique et les Idées, dont les phénomènes multiples et imparfaits forment le monde visible." (11)

 

Cet extrait permet de situer la pensée musicale de Schopenhauer, qu'il développe techniquement par la suite. Nous allons nous servir de ce développement lorsque nous aborderons l'analyse du prologue de "L'or du Rhin". Mais c'est grâce à la plus simple des dialectiques, la chronologie des oeuvres, que nous allons pour l'instant évoquer l'influence de la pensée schopenhauérienne dans les opéras de Wagner.

 

 

TRISTAN ET ISOLDE

 

Thomas Mann, wagnérien et lecteur de Schopenhauer, écrit : "Cette métaphysique artiste de l'instinct et de l'esprit, de la volonté et de la contemplation, cette étonnante construction d'une éthique pessimiste et musicienne si profondément, humainement et historiquement apparentée à la partition de Tristan ! C'est de la volonté du désir, exerçant sa poussée malgré la conscience qui ne s'y trompe pas, qu'est née cette philosophie qui est la négation intellectuelle de la volonté, et c'est sous cette forme que pour Wagner, elle est devenue l'élément vital." (12)

 

Bien que "Tristan et 1solde" ne soit pas directement inspirée de Schopenhauer, l'oeuvre n'en contient pas moins des influences évidentes. Ecrit entre 1855 et 1859, alors qu'il vivait la passion avec Mathilde Wesendonck (la figure d'Isolde), l'opéra s'inscrit dans la lignée du "Der Nachtgeweihte" ( "voué à la nuit") exalté par Novalis.

 

Les personnages sont en proie à un conflit permanent entre le jour et la nuit; l'amour et la mort. Le jour, symbole de vie, lumière, multiplicité des êtres. La nuit, domaine de la mort qui réunit les amants, de l'inconscience, du retour à l'unicité de l'être. Tristan est dévoué à la nuit qui apaise les passions et tous les deux aspirent à une mort libératrice par la dissolution de leur âme dans le monde, dans l'essence de l'univers. Ainsi, l'irrémédiable conflit se résout-il par la négation du Vouloir-Vivre ("Laisse la mort vaincre le jour" s'écrie Tristan dans l'acte II) plutôt que par la solution chrétienne du renoncement. La seule volonté exaltée est celle qui naît aux sources de l'amour. Ainsi se retrouve la philosophie de Schopenhauer, dont l'effet est accru par des harmonies novatrices et captivantes (le fameux "accord de Tristan", l'extension du leitmotiv) où le désir se confond avec la volonté, où l'absolu est la mort et où l'au-delà est le lieu métaphysique du désir d'amour, délivrance. Le poème est écrit sur le mode de la tragédie grecque : thèse, antithèse, synthèse (Jour, Nuit, Mort désirée; en d'autres termes : le jour et la nuit ne forment qu'un seul et même pouvoir du sacré). Outre son aspect schopenhauérien, il faut noter qu'en faisant le lien entre les aspirations d'un Novalis ("Faut-il que la nuit revienne" dans les "Hymnes à la nuit") d'un Schlegel ("Lucinde") ou d'un August von Platen ("Celui qui a contemplé de ses yeux la beauté est déjà voué à la mort" dans un poème intitulé ..."Tristan"). "Tristan et Isolde" est l'opéra romantique par excellence. Il est à la fois l'apothéose du romantisme tel que pensé par le cercle de Weimar en 1790 (et clôt ainsi une époque) et le premier opéra d'une ère nouvelle, considéré comme le chef-d'oeuvre révolutionnaire de la musique dramatique moderne. Il touche aux confins de la musique traditionnelle et annonce l'impressionnisme et l'atonalité. Il renouvelle également entièrement la dramaturgie, ce qui incitera Nietzsche à écrire son premier ouvrage "La naissance de la tragédie", en apologie de "Tristan et Isolde". Il rattachera l'oeuvre à la métaphysique primordiale du théâtre grec. "Tristan et Isolde" est d'autre part le premier opéra où fusionnent les deux philosophies qui ont déterminé la vie de Wagner : la pensée optimiste de Feuerbach et la pensée pessimiste de Schopenhauer. Cette fusion sera pleine et entière dans le Ring et inspirera grandement la pensée de Nietzsche.

 

DES RING DES NIBELUNGEN "L'ANNEAU DU NIBELUNG"

 

Wagner a toujours voulu dépasser l'Histoire par le mythe. Avec la Tétralogie, il a réussi à construire un monument dramatique unique où la mythologie transcende l’Etre et où les divinités laissent la place à un monde nouveau. Il s'inscrit là encore dans le romantisme allemand quand il écrit : "Le mythe est le poème primitif et anonyme du peuple. Dans le mythe en effet, les relations humaines dépouillent presque complètement leur forme conventionnelle et montrent ce que la vie a vraiment d'éternellement compréhensible". (13) La Tétralogie est bien plus que de l'opéra, c'est "un essai de cosmogonie dramatique et musicale, un système complet du monde basé sur une éthique qui s'efforce de résoudre les conflits fondamentaux de la psychologie humaine, en accord avec les forces essentielles de l'univers" (14) La Tétralogie raconte l'histoire symbolique et mythique du monde, détruit par l’objectivation de la volonté. Nul ne peut échapper au déterminisme de cette objectivation. Ainsi, Wotan, au sommet de sa puissance dans un monde soumis aux lois que lui-même lui a donné, doit-il accepter les conséquences des pactes qu'il a conclu et qui représentent l’objectivation symbolique de la volonté. Wotan, en prenant figure humaine dès "La Walkyrie" est d'ailleurs déjà lui-même objectivation de la volonté. Il n'est donc plus libre et doit se soumettre aux Traités qui maintiennent l'ordre du monde (thème récurrent dans "L'or du Rhin"). Par là même, il doit violer d'autres lois et il perpétue ainsi le cycle de malheurs qui se termine par la malédiction de l'or, le crépuscule des dieux et la malédiction finale. Le monde de la Tétralogie est un flot de douleur, de souffrance, d'anéantissement, d'enchaînement d'événements tous annoncés (par les Filles du Rhin, les Nornes ou Erda) et dont personne ne peut s'échapper (répétition : manifestation du vouloir-vivre) Dans la Tétralogie, Wagner reprend le thème du rédempteur qui annonce un monde nouveau par destruction de l'ancien. (Une vision plus optimiste que celle de Schopenhauer, l'influence de Feuerbach est ici évidente.) Siegfried doit être ce rédempteur, cet homme de l'avenir, régénéré de toutes les souffrances humaines et divines qui achèvera le cycle des répétitions. Le Ring se termine par le chaos, seule possibilité de renaissance pour un avenir meilleur, et c'est le Walhalla (la demeure des dieux) qui s'enflamme, le monde meilleur ne pouvant arriver qu'au-delà du mythe. Siegfried s'engendre par l'anéantissement du monde. Wagner annonce la fin de la race des dieux et Siegfried le rédempteur donnera naissance par son sacrifice au "surhomme" ("Ùbermensch") (15) Wagner est ici l'intermédiaire essentiel entre Schopenhauer et Nietzsche. Examinons maintenant quelques exemples précis de la mise en musique par Wagner des théories schopenhauériennes.

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Jérôme Bimbenet
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