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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 15:29

ENTRETIEN AVEC JEAN MALAURIE LE 6 MARS 1992

 

Cet entretien s’est déroulé chez Jean Malaurie, un véritable appartement musée, le 6 mars 1992. Il devait être publié par la revue Historia dans l’année et ne l’a jamais été, je ne sais pas pourquoi. Historia m’a rendu l’entretien le 12 janvier 1993 et depuis, il dort dans mes tiroirs. J’ai décidé de le publier sur mon blog, tant que Jean Malaurie est encore vivant. Ce fut une rencontre fascinante. L’interview est reproduite telle quelle, sans modification. Des précisions seront apportées en conclusion sur les évolutions sociologiques et historiques depuis 1992.

 

J.B : Jean Malaurie, la conquête du pôle nous a tous fait rêver. Vous êtes sans doute l’un des derniers explorateurs. Avez-vous accompli un rêve d’enfant ? Portiez-vous cela en vous ?

J.M : Non, je ne crois pas. Je viens d’une famille bourgeoise, j’ai eu une éducation janséniste et universitaire. Elle m’a corseté sans doute et je lui dois ce que je suis. Je n’ai découvert l’intelligence du texte, du mot, que fort tard, vers 15-16 ans, en lisant du Dickens, je crois. J’en ai été très marqué. Péguy considérait que c’est dans la toute première enfance qu’un homme s’éveille. Eduquer, c’est élever l’autre, le rendre plus grand. Il faut responsabiliser l’instituteur. Hélas, nos instituteurs, nos professeurs sont des fonctionnaires, des apparatchiks, ils ne sont pas responsables du destin d’un enfant.

 

J.B : N’y a-t-il pas, à travers votre éducation janséniste, une explication « inconsciente » de votre attirance pour les grands espaces ?

J.M : J’ai senti très vite les limites de mon éducation. Très tôt, c’est vrai, j’ai voulu découvrir le monde. Quand j’étais au lycée Condorcet, pendant l’heure du déjeuner, j’allais voir les voitures dans les grands locaux Citroën, place de l’Europe. Mon père n’a jamais eu de voiture. Moi non plus. Et puis un jour, dans un coin, on projetait « La croisière jaune ». Je n’ai jamais oublié. C’est vous dire l’importance qu’il y a de faire apparaître très tôt des idées phares. Très jeune, j’ai senti ce qui était limitatif. J’avais une culture française, européenne mais je lisais les philosophes orientaux et je me demandais pourquoi on ne m’enseignait pas le Bouddhisme, le Taoïsme. Je sentais que j’étais retenu, réduit. C’est une des raisons pour lesquelles ce corset m’a permis de rebondir et d’aller chercher l’oxygène ailleurs.

 

J.B : Vous mentionniez l’importance, dans l’éducation, des rapports entre maîtres et élèves. Quels furent vos maîtres, vos modèles, vos inspirateurs et de qui vous sentez-vous l’héritier ?

J.M : Comme Charcot[1], je suis convaincu qu’on ne peut travailler qu’ensemble. Les Français ont du mal à travailler ensemble, à rendre hommage à leurs maîtres, à rappeler dans leur bibliographie qu’ils ont eu des prédécesseurs, à rendre hommage à leur pensée. C’est une approche détestable de la vie intellectuelle occidentale due au fait que l’on mène des carrières. Il faut faire des publications et on a tendance à oblitérer celui qui vous précède. Dans l’enseignement supérieur, vous ne citez jamais quelqu’un. Mircea Eliade, par exemple, a été une grande victime de la pensée sociologique ou ethnologique française. Bachelard est très peu mentionné, c’est pourtant l’un des plus grands esprits français. Il faut une morale dans la recherche et elle n’existe pas. Vous pouvez être un voyou et un bon chercheur. Il ne s’agit pas que d’une morale chrétienne mais d’une morale républicaine, laïque. Si j’étais physicien, il y a des recherches que je ne ferais pas. Je suis profondément peiné par la médiocrité –non pas du discours- mais du monde politique qui nous trompe. Il gère sa propre carrière et je suis terrifié par l’abandon du peuple français. Le peuple français est abandonné à lui-même. Il est orphelin. Il faut rendre hommage à ceux qui vous ont précédé. ON a jamais vraiment lu les anciens, on ne lit pas assez de livres de voyages, les livres quelconques. Car il suffit de deux lignes… Nous savons si peu, c’est l’écume.

Emmanuel de Martonne a joué un rôle très important dans ma vie, c’est le père de la géographie moderne. J’ai beaucoup admiré Shackelton, dont le fils est mon grand ami. Il a fait une expédition vers le pôle transantarctique qui fut un échec mais qui reste superbe et valeureuse. Un homme ne se caractérise pas par les résultats de sa recherche mais par sa personnalité, la façon dont il organise sa vie. Shackelton m’a appris qu’il ne faut jamais désespérer. Il faut toujours aller de l’avant.

Sur le plan Esquimau, c’est Knud Rasmussen qui, avec Peter Freuchen, a été un visionnaire. Il savait que les Esquimaux seraient conquis, qu’il fallait réfléchir au lendemain. Il a inventé ce que j’appelle l’université du Tiers-Monde. Une université en mouvement. Dans le monde intellectuel, je me sens très proche des écrivains qui ont d’abord une dimension humaine, Tchekhov, Gorki, Dickens. Je crois que l’on ne peut approcher ces sociétés si l’on n’a pas le sens du sacré. Dostoievsky a dit je crois dans une phrase importance : « Un athée ne pourra jamais comprendre ce qui ressort du sacré, il y a là quelque chose qui lui échappera toujours. »

 

J.B : Qu’avez-vous retenu de vos expériences d’instituteur volontaire dans les villages inuit, en particulier à Clyde River (Terre de Baffin) en mai 1987 ?

 

J.M : J’étais dans une école esquimaude extrêmement moderne, les enfants étaient libres et j’ai dû les apprivoiser. C’était très difficile. J’ai voulu faire un enseignement multidisciplinaire, à ma manière. Dix minutes d’attention, c’est le maximum obtenu pour chaque discipline. Nous avons fait une expédition dans la montagne, en traineau, pour apprendre à lever la carte, étudier les pierres. Ils étaient intéressés, pas passionnés. Ce qui les passionnait, c’était le chamanisme, la parapsychologie. Ce qui est caché au commun des mortels, l’invisible, l’ordre sacré des choses. Le véritable enseignement commençait après la classe. Ils venaient dans ma petite maison, je leur donnais du papier, et couchés, l’esquimau est souvent couché sur le ventre, ils dessinaient. De temps à autre, ils me posaient des questions, par exemple, si je croyais en Dieu. Car l’enfant ne communique pas avec son père, ou difficilement. Mais il peut communiquer avec son maître. Qu’ai-je appris ? Que les enfants de douze-treize ans étaient de premier ordre mais n’arrivaient pas à passer dans la classe supérieure. Vers treize-quatorze ans, il y a une sélection par l’échec, par l’écrit. Or, l’Esquimau est un oral, un homme de dessins, de visions, d’images. Il faut qu’il y ait des magnétophones, qu’il fasse de la photographie, du cinéma, de l’informatique.

J.B : Qu’avons-nous, nous autres sociétés modernes, à apprendre des sociétés traditionnelles ? Quel patrimoine ont-elles à nous transmettre ?

J.M : C’est une très grande question du point de vue de l’Histoire. Je crois que toute l’Histoire est une histoire de contacts. Les sociétés traditionnelles inuit sont fragiles car elles sont peu nombreuses. Mais elles ont été relativement protégées par rapport aux Indiens car la rencontre s’est faite tardivement. A cause de leur richesse, les Indiens d’Amérique du sud ont connu des conquérants violents, Pizarre, Cortez. Mais les Esquimaux et les populations sibériennes étaient si loin, protégés par le froid ! En fait, pour eux, les vrais problèmes se posent maintenant. On a découvert l’Arctique géopolitiquement et géostratégiquement. C’est maintenant que les Esquimaux vont connaître leur vrai destin. Seront-ils à la hauteur de cette rencontre ? Ils ont des atouts, ils sont plus isolés, le colonat est moins possible, l’expérience que vous évoqué dans votre beau numéro d’Historia dura cinq ans[2]. Mais le travail d’archéocivilisation multiple n’a pas été fait, on s’en tient toujours à des textes comme les sagas. Il y a une histoire des mentalités plus complexe à faire et vous savez que Philippe Ariès et certains de mes collègues l’ont mis en valeur récemment. Il y a là toute une paléohistoire, une paléoanthropologie qui n’a pas été entreprise. De plus, si nous sommes enchantés d’aller chercher des petits bibelots chez les Africains, chez les asiatiques c’est parce que nous ne savons plus les faire. Nous n’avons plus rien. Notre société occidentale est dans l’impasse. Elle n’a plus grand-chose à faire, plus grand-chose à dire, elle est soucieuse de ses voitures, de ses week-ends. Elle est en situation de survie dans son système de production puisqu’il faut qu’elle l’augmente sans cesse et que les marchés du Tiers-Monde sont impécunieux. Il faut inventer un nouveau système et nous ne pourrons le faire car nous sommes liés à nos idées d’économiste. Les sociétés traditionnelles sont des sociétés de civilisation, on vit pour vivre et pour faire vivre cette culture. Les idées de production sont des idées superficielles. Quand on dit le « mal-développement », c’est parce que notre société ne se greffe pas sur des sociétés qui ont une approche différente sur la vie. En particulier, l’Afrique.

Nous avons fini par les polluer. Nous avons cherché à les changer, nous les avons évangélisé, nous leur avons appris le confort. Nous avons perdu une chance d’être avec des populations qui vivaient dans l’allégresse. L’originalité des « Derniers rois de Thulé » justement est de voir un jeune homme vivre dans la joie, librement au sein d’une société extrêmement pauvre, dans un pays très dur. Le souffle qui portait cette population, cette allégresse, cette vision du monde, ce chamanisme, ce pouvoir imaginaire m’ont emporté. Mais ce que j’ai connu est perdu à jamais. Les jeunes qui sont à Thulé m’écouteraient avec émotion parce qu’il y a une nostalgie, mais ce que j’ai vécu avec leurs pères, leurs anciens, ils ne le vivront plus. Je crains que l’homme blanc, dans son ignorance, n’ait détruit ce qui l’aurait fasciné. Les peuples traditionnels ont à nous transmettre cet art de vivre à ne rien faire. Il faut laisser les peuples aller leur voie. Jean Baptiste Vico évoque le génie de chaque peuple. Je suis enchanté quand je prends un taxi de parler avec les Kabyles. Quel dommage que cette société kabyle ait été si mal connue, si mal vue des Français, qu’on se les soit mis à dos, ils étaient à la pointe de la révolte contre nous ! Et pourtant ils sont si proches ! Il faut réfléchir à l’affaire d’Algérie, c’est la plus grande défaite morale et intellectuelle de la France. Voilà des hommes qui aimaient notre pays, qui se sont battus pour sa libération, deux fois ! Et nous n’avons pas pu nous entendre avec eux ! Bien entendu, il y a des raisons coloniales. Mais ils voulaient être eux-mêmes tout en coopérant avec nous. Comment voulez-vous faire si le colon ignore la culture du pays où il vit ? De même si le pays concerné ignore la culture compliquée qu’est la culture française. La vraie défaite de l’Algérie, c’est la défaite de l’école ! J’ai dit la même chose à mes camarades russes. Vous perdrez la Russie si vous n’apprenez pas à découvrir et à respecter vos 300 minorités !

 

J.B : Un scientifique peut-il étudier, comprendre la mémoire et les traditions séculaires d’un peuple sans une immersion totale et prolongée au sein de celui-ci, comme Lizot[3] par exemple ?

J.M : Ce n’est pas la durée qui fait la qualité mais l’intensité du regard. Mauss, qui n’a jamais été chez les populations, a fait une œuvre tout à fait importante. J’admire beaucoup l’œuvre de Lizot mais « Yanoama » est un livre essentiel. C’est l’œuvre d’une indienne, Héléna Valéro, qui par chance a été rencontrée par un Italien, Ettore Biocca, qui a pu la faire parler et structurer le livre. C’est Héléna Valéro vue à travers Ettore Biocca. Il faut rester humble devant une société qui a plusieurs siècles. Il faut écarter l’idée d’un entomologiste qui regarde une population comme si elle était piquée avec une épingle, qui l’observe au bout de son microscope.

 

J.B : Dans votre dernier ouvrage, « Ultima Thulé », vous avez fait à la fois œuvre d’historien et d’ethnologue. Où se situe, selon vous, la frontière entre Histoire et Ethnologie ?

J.M : L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a été fondée dans la volonté d’abolir les frontières. Cependant chacun doit avoir sa spécialité, en ayant la volonté d’une approche totale. Il y a quelques grandes disciplines, sont l’Histoire. L’Ethnologie est arrivée tardivement et parfois je me demande si elle a vraiment sa place. Parce que voous ne pouvez –je ne veux pas être iconoclaste- faire de l’ethnohistoire sans être historien. L’histoire est un métier, vous apprenez à lire des textes. En littérature orale, nous n’avons pas encore nos méthodes pour analyser un dit, une parole. A ce point tel qu’une des paroles les plus sublimes, la parole du Christ, qui a bouleversé l’histoire, n’est pas comprise de la même façon si on l’écoute ou si on la lit. Nous avons beaucoup à faire sur le plan méthodologique pour construire un travail d’historien des littératures orales. Je crois que l’ethnologie a été un moment dans la découverte des peuples car l’histoire ne s’y intéressait pas, la géographie non plus. Je crois que dans le monde qui va venir, il y aura osmose entre ces disciplines majeures que sont l’histoire, l’anthropologie, la psychologie, l’économie. Il est nécessaire qu’un ethnologue soit formé aux disciplines historiques et géographiques.

 

J.B : Comment percevez-vous les évolutions des sciences sociales depuis votre premier séjour chez les Inuit ? Les sociétés traditionnelles ne sont-elles pas condamnées à terme à être avalées par la société moderne ? L’ethnologue ne lutte-t-il pas en vain ?

J.M : Aucune lutte n’est vaine. Les populations traditionnelles sont fragiles parce qu’elles sont peu nombreuses, parce qu’elles ne sont pas conscientisées. Alors sont-elles assez fortes sur le plan démographique pour pouvoir affronter notre culture ? Pour un petit groupe très isolé, c’est très difficile. La meilleure solution, c’est un territoire autonome, sans présence de blancs ou d’occidentaux, un territoire national qui ne doit pas être un parc, dans la mesure ou une école leur permettra de connaître la grandeur de leur culture, mais aussi de la nôtre. De ce point de vue, les sciences sociales sont en retard. Il y a eu des progrès considérables pour connaître les populations mais l’ethnologie du changement, nous n’avons pas su l’assurer. Un territoire autonome ou national n’a de sens que dans la mesure ou la population est majoritairement, ethniquement nationale. Eviter que par des voies de néocolonialisme, elle ne devienne ouvrière des mines ou consommatrice de nos importations. Tout faire pour qu’une population produise ce qu’elle consomme, pour qu’elle continue à parler sa langue, pour que les occidentaux soient éloignés. La clef repose sur l’école qui doit très rapidement éveiller des maîtres autochtones. L’université doit être autochtone. Elle doit tout à la fois éveiller une intelligentzia autochtone dans le domaine de la littérature, de la pensée, de la technique et faire comprendre les dangers de ce que nous sommes. Nous avons tendance à nous attacher aux sociétés traditionnelles debout, c’est en fait quand elles sont couchées, en voie de changement que nous devons inventer une science sociale appliquée qui nous manque. Il y a SOS Médecins. Il faut inventer SOS Ethnologie !

 

J.B : « Les derniers rois de Thulé », dans lequel vous racontez votre expérience chez les Inuit, a été un succès mondial qui est devenu le flambeau de la collection Terre Humaine. Vous attendiez-vous à un tel succès, comment l’expliquez-vous ?

J.M : « Les derniers rois de Thulé » est un livre que j’ai écris et publié en 1955. Il m’a été en fait dicté par les événements que j’ai vécus[4]. J’ai arrêté la rédaction de ma thèse pour l’écrire. J’étais au CNRS qui m’a fait savoir que si je publiais ce livre, je serais remercié. La règle étant de ne publier un livre personnel qu’après la soutenance de thèse. Cela m’était impossible, la population était en grand péril. J’ai donc publié ce livre et en 1956 en effet, j’ai été remercié par le CNRS qui a ainsi salué la naissance de Terre Humaine en me rendant ma liberté. Quelquefois les institutions manquent d’esprit visionnaire. Je suis convaincu que la collection Terre Humaine est un des grands mouvements d’idées de l’après guerre, en particulier en sciences sociales. « Les derniers rois de Thulé » est le livre fondateur.

Un million de volumes, c’est le livre le plus diffusé au monde sur le peuple esquimau, 23 traductions. Terre Humaine, ce sont 63 livres qui ont tous été réédités, ce qui est très rare dans l’édition française, et qui ont joué un rôle considérable dans l’interdisciplinarité. Je suis l’un des premiers éditeurs à avoir mis des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire au niveau de Zola, de Lévi-Strauss. En 1955, c’était révolutionnaire. Je suis parfaitement indépendant de tout parti, de toute faction. Ainsi, dans cette collection, vous avez le livre d’un communiste, « Fanshen », de William H. Hinton puis celui de mon collègue Jacques Soustelle, « Les quatre soleils ». J’ai publié à la demande du maître de l’Ordre des Dominicains de France un livre terrible, « Quand Rome condamne », qui interpelle la Curie romaine sur une affaire décisive, les prêtres ouvriers. Jésus est-il venu pour sauver les riches ou les pauvres ? Je viens de publier également un livre capital sur la pensée juive, « Olam ». Les rites, les liturgies, la vie dans des communautés entièrement tournées vers la pensée de Dieu et l’étude de la Torah. Ce livre permettra aux chrétiens de connaître les racines judaïques de leur pensée et aux Juifs ashkénazes –originaires de l’Europe orientale- de découvrir la colonne vertébrale d’une pensée juive. Tous les livres de Terre Humaine sont des classiques. J’attends avec impatience un livre sur la Nouvelle-Calédonie.

Ici même est venu Jean-Marie Tjibaou. Après la signature des Accords de Matignon, Michel Rocard lui a demandé s’il avait le sentiment d’avoir fait tout ce qu’il souhaitait. « Non, répondit-il, il y a un homme que je veux rencontrer, c’est Jean Malaurie. Mais, dit Michel Rocard, Jean Malaurie est un homme du grand nord, pas un homme du Pacifique. –Oui, mais il y a Terre Humaine. » Alors on m’a téléphoné. « Voulez-vous rencontrer Tjibaou ? –Non, si c’est Tjibaou l’homme de l’indépendance. Je ne suis pas qualifié pour parler de la Nouvelle-Calédonie. Cependant, s’il veut venir à moi, avec plaisir. Mais je ne veux pas m’interférer dans un problème que je ne connais pas. –Très bien. » Ils sont arrivés à quatre. Toute la délégation canaque. Je lui demandé pourquoi il souhaitait me rencontrer. « Il y a « Les Immémoriaux » de Ségalen ! Il y a Emile Zola, « Carnets d’enquête » ! Il y a « Les derniers rois de Thulé » ! Il y a « Tristes tropiques » ! Aidez-moi ! J’ai signé des accords, mais dans dix ans, les Caldoches, les Français nous jugeront toujours comme des sauvages ! Aidez moi à leur faire comprendre que nous sommes une civilisation. Il y a eu « Do Komo » de Leenhardt. J’aimerais que nous allions plus loin. » Nous avons sympathisé très vite. Il est resté deux heures ! Je lui ai dit : « Trouvez-moi un homme et quelqu’un le fera parler. Pas un ethnologue, un journaliste peut-être. » Ils ont proposé deux noms. Et puis hélas, Tjibaou est mort et j’attends toujours que l’on aide cette réalisation. Je n’ai jamais eu de réponse. Et on dépense des fortunes en Nouvelle-Calédonie. Ce projet tenait-il seulement à Tjibaou ? Pas du tout ! Un homme qui est dans sa mouvance est prêt à écrire ce livre pour Terre Humaine. Mais je ne peux avancer des sommes très importantes pour celui qui doit être auprès de lui pendant six semaines. J’ai besoin de l’appui des pouvoirs publics. Mais ils sont tellement occupés… Ils n’ont pas le temps d’écouter. C’est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie qui se jouera. Aidez moi ! Je souhaite qu’Historia m’aide. Peut-être qu’un jour, un député, qui sait, un de ces grands maîtres lira cette interview ! C’est la vie !

 

J.B : En cette fin de millénaire, quel est votre souhait le plus cher, pour vous et pour vos amis inuit ? Vos vœux ?

J.M : D’abord, bonne santé. C’est le mot populaire, c’est plein de bon sens. C’est essentiel pour moi parce que je n’ai pas écris 10% de ce que j’ai à écrire. Ensuite, j’aimerais qu’avec ces peuples du nord, nous n’aboutissions pas au même saccage que ce que nous avons observé ailleurs. Vous avez évoqué les Alakaluf, ils étaient fragiles. Les peuples du nord aussi sont fragiles, ils sont tellement peu nombreux. Et ils ont une certaine vanité comme tous les peuples. Ils croient qu’ils seront toujours protégés. Non, hélas, il y a le métissage. Un peuple, lorsqu’il est petit, est absorbé. On ne veut jamais aborder ce problème, il est réel. Un esquimau n’est pas un Russe mais si on le russifie, il le devient. Une ethnie doit être protégée. Pas par des lois mais par la fierté. Ce n’est pas le nationalisme que je cherche à développer, mais la fierté nationale, la fierté ethnique. Ce sont les blancs qui doivent leur enseigner. Les peuples traditionnels sont le sel de la vie, le levain de l’humanité de demain. Déjà, on découvre que le monde est en grand péril. Ces peuples sont nos garde-fous. C’est vrai partout. Dans nos campagnes, qui résiste ? Les paysans ! Comme ils résistaient trop, on les a transformés en agents de la pollution par les pesticides et autres. Il va bien falloir qu’on s’arrête ! Je crois vraiment que les peuples traditionnels sont l’espoir de l’humanité, son deuxième souffle. Causulte perdere Jupiter prior demantate. Jupiter rend fou celui qui veut perdre.

 

 

Vingt-cinq ans plus tard…

Jean Malaurie n’a malheureusement pas réussi à faire écrire ce livre sur la Nouvelle-Calédonie. Historia n’a jamais publié cette interview et aucun député aucun « grand maître » n’a pu intervenir. Malaurie demandait de l’aide à Historia ! Le sujet était décidément trop délicat pour cette revue. Je tenais à l’époque la chronique Survivances, qui évoquait l’histoire et l’actualité des peuples en danger. C’est parce que Jean Malaurie connaissait cette chronique qu’il avait accepté cette interview (il cite d’ailleurs ma chronique sur les Fuégiens de février 1992 –les Alakaluf- et aussi le numéro spécial d’Historia sur les Vikings que j’avais co-dirigé la même année.) Deux ans plus tard, j’étais censuré et remercié d’Historia parce que j’avais osé écrire ma chronique sur les Kanaks et la guerre néo-coloniale menée par la France de Jacques Chirac en 1986. Ainsi, cher Jean Malaurie, ni Historia ni la France n’était prêtes à affronter sereinement le problème kanak. L’est-elle aujourd’hui ? Un référendum est prévu d’ici 2018 portant sur le statut institutionnel de l’île. Rappelons que les Accords de Nouméa précise que : « La consultation portera sur le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l'accès à un statut international de pleine responsabilité et l'organisation de la citoyenneté en nationalité ». La Nouvelle-Calédonie a donc son avenir entre les mains, y compris l’indépendance ! Comme quoi il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt !

Jean Malaurie en 1992 plaidait pour un « territoire autonome ou national » pour les peuples traditionnels et en particulier les Inuit. En 1999, Jean Malaurie put se réjouir de la création du Nunavut, territoire autonome des Inuit du Canada. La Russie de son côté compte de nombreux territoires (ou républiques) autonomes depuis longtemps mais elles ont été souillé par le communisme et n’avaient souvent d’autonomes que le nom. Depuis plusieurs années toutefois, les peuples sibériens sont mieux reconnus dans leurs spécificités et leurs traditions. Ainsi les Tchouktches sont-ils les seuls à avoir le droit de chasser la baleine !

Jean Malaurie a continué à écrire et à publier des livres. Il est aujourd’hui un véritable mythe vivant et l’une des rencontres les plus extraordinaires de ma carrière journalistique ! J’ai tenu pendant trois ans la chronique Survivances à Historia et croisé plusieurs fois Jean Malaurie après cette interview, chaque fois il s’informait de mes travaux au sein de la revue. Je garde une grande sympathie et une forte admiration pour lui. En 2004, je publiais « Peuples premiers, des mémoires en danger » aux éditions Larousse. Les Inuit y figurent en bonne place, les Kanaks aussi, au-delà de toute censure. Me vient à l’esprit d’évoquer dès que possible les vrais « indigènes » de la République. Outre les Kanaks, tous ces peuples traditionnels qui sont sur le territoire français, en Guyane, dans les îles du Pacifique et que la France a bien oublié. Censure en vue ?

 

 

 

 

 

[1] Jean Malaurie a dirigé le Centre d’Etudes Arctiques, qu’il a créé à l’Ecole des Hautes Etudes. Charcot fut directeur d’études de 1910 à 1936, date de sa mort à bord du laboratoire maritime de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le « Pourquoi-pas ? ». Braudel fit un jour remarquer à Jean Malaurie qu’il avait en quelque sorte succédé au célèbre explorateur.

[2] Les Vikings ont installé des colonies au sud du Groenland mais sont aussi allé au nord, premiers européens à avoir atteint le site de Thulé. Le climat leur étant défavorable, ils ont du rebrousser chemin sous les coups des Inuit (voir article de J .P Mohen dans Historia spécial N°16, que j’ai co-dirigé)

[3] Jacques Lizot est un anthopologue, ancien élève de Claude Lév i-Strauss qui a séjourné plus de 20 ans chez les Yanomani au cœur de l’Amazonie. Depuis 1992, il a été accusé de pédophilie au sein de la tribu dans laquelle il vivait.

[4] En juin 1951, une base secrète américaine de l’OTAN est installée à Thulé, il s’agit de la base logistique la plus puissante du monde. Cette base troubla le comportement esquimau. Jean Malaurie écrivit « Les derniers rois de Thulé » en réaction à cet événement.

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Jérôme Bimbenet
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