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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 16:23

P.S : Cette introduction au thème est un état actuel de la réflexion dans un travail qui se constitue depuis des années et qui est loin d’être achevé.

Après avoir cadré et éclairci l’énoncé de la table ronde, « L’histoire méconnue de ceux qui n’ont pas d’histoire », l’historien que je suis tentera tout simplement de faire … de l’histoire. C’est-à-dire rappeler quelques fondamentaux afin d’ancrer le débat dans le champs historique, dans l’essence même de l’histoire, à travers un bref rappel référentiel et sémantique du terme. Je m’attacherai aussi à ouvrir quelques pistes de réflexion voire des réponses en demeurant dans le champs strictement historique.

D’abord les termes même du sujet. Ceux qui n'ont pas d'histoire sont naturellement dans l'optique qui nous intéresse, les peuples premiers, dénomination imparfaite, utilisée faute de mieux, à laquelle je préfère tout simplement celle de premiers peuples (voir précédente intervention). L’énoncé de la table ronde semble toutefois laisser entrevoir que ceux qui n’ont pas d’histoire en ont peut-être une mais qu’elle est méconnue. Méconnue de qui ? D’eux, de nous ? Peut-être de deux. Posons tout de suite l’idée que ce sont les peuples ou les civilisations qui se perçoivent comme ayant une histoire qui ont attribué ou qui attribuent encore aux peuples dits premiers la dénomination de peuples sans histoire. Cela confine d’ailleurs presque au jugement de valeur. Méritent-ils cette dénomination ? Peut-on parler des peuples premiers comme des peuples sans histoire ? Cette appréciation exogène, donnée par d’autres, induit clairement une péjoration des peuples premiers. Tout est question de regard. Constatons aussi que « Histoire méconnue » implique que si histoire il y a elle est peu ou pas connue. Ainsi, les termes du sujet induisent une opinion péjorative sur les peuples puisque soit ils semblent ne pas avoir d’histoire, soit elle est méconnue. Qu’en est-il ? Avant de continuer, précisons que la dénomination « peuples premiers » ne doit intervenir comme un fourre tout puisque nous devons faire la différence entre les peuples de tradition orale, peuples sans écriture, et les autres.

Qu’est-ce que l’histoire ?

L'histoire nous vient du logos, c’est-à-dire de la faculté que l'homme a de penser et de parler donc la conscience qu’il a d'exister.

Historié est l'Enquête, la recherche puis le récit, tel que l’a défini Hérodote, traditionnellement l'ancêtre des historiens et des géographes, mais aussi des ethnologues et des anthropologues. Ces disciplines sont dès l’origine les rameaux d'un même arbre. Ainsi, l'histoire (historié) suppose qu'il y a quelque chose à raconter, qu’il y a évolution d'une société, des sociétés. Toutes les sociétés, tous les groupes évoluent, c’est-à-dire changent, s’adaptent.

L'histoire est un bien commun à tous les peuples.

En simplifiant, on pourrait dire que c’est le passé qui est histoire, tout ce qui a eu lieu avant le moment où nous parlons peut être considéré comme de l’histoire. De ce fait, tous les peuples ont une histoire puisque tous les peuples ont un passé. Mais avoir ne suffit pas, il faut être. Etre conscient de ce passé, se l’approprier, vivre avec, le dépasser, le sublimer. Le passé forme la matrice des sociétés à condition qu’il soit conscientisé. Car l’histoire est aussi une construction mentale, physique, topographique. Elle se construit avec des indices, des sources écrites ou non, des traces, voire des miettes comme dirait François Dosse. On reconstruit le passé. Les peuples « premiers » ont-ils cette conscience du passé ? Ont-ils cette science de la reconstruction, cette quête, la volonté, la curiosité ?

Traditionnellement, l’invention de l'écriture ferme la porte à la Préhistoire. L’histoire est intrinsèquement liée à l’écriture (sources, traces), peut-on alors appliquer ce terme « histoire » aux sociétés traditionnelles orales ? Ou est-ce de la proto-histoire ? Pour certains peuples on parlait encore de Préhistoire ou de sociétés de type préhistorique, proches du néolithique voire du paléolithique. Est-ce à dire que les peuples de transmission orale n’ont pas d’histoire, qu’ils ne sont pas dans l’histoire ? Et que dire justement de la transmission orale ? L’histoire est transmission, quel que soit le support, y compris immatériel comme la parole.

Comment et qui détermine alors l'histoire ? L'histoire des peuples est faite par les autres, la construction historique du peuple est transcrite par les autres. C’est l’Autre, l’élément exogène, qui attribue leur histoire aux peuples de traditions orales. L’élément exogène est déterminant dans l’attribution d’une histoire après enquête, historié (on peut parler d’enquête au sens ethnographique) et c’est alors le sens « premier » de l’étymologie du mot histoire qui réapparaît. Dans ce cas, les peuples ont une histoire puisque il y a enquête, recherche.

Les peuples "oraux" n’ont pas eu besoin de développer l’écriture, sont-ils pour autant en arrière de l’histoire ? Ils ne conservent que la mémoire, celle-ci est dirigée, subjective, sélective et surtout ritualisée à travers la commémoration d’éléments mythiques, fondateurs ou d’événements saisonniers, de rites de passages. Mais la mémoire, même ritualisée, s’oppose on le sait à l’histoire qui tend à l’objectivité et qui se revendique comme la science des faits, pas des affects. Les rites, les mythes, les traditions sont des marqueurs sociaux et symboliques qui unissent une société, un groupe, surtout de tradition orale. Les mythes permettent de domestiquer le temps, de l’encadrer, de le dompter. Il y a début, le mythe de la création, une fin, le mythe eschatologique. Ils sont les avant-postes de la mémoire, des phares de l’histoire. C’est parfois l’Autre, l’exogène qui permet de graver une histoire orale, de en dotant certains peuples d’une écriture (cherokee aux Etats-Unis par exemple ou des transcriptions de plus en plus nombreuses des langues africaines, notons l’exception des Touaregs qui ont depuis longtemps leur écriture, les tifinagh). Ici, l’écriture fixe non seulement l’histoire mais aussi la société concernée dans le monde moderne. C’est lorsque le danger d’acculturation ou d’assimilation, en tout cas la perte possible d’identité se profile que l’histoire est gravée dans le marbre. Contre l’oubli et mise à la connaissance universelle. Dès qu'un peuple ou une civilisation disparaît, son histoire est entreprise pour l'inscrire dans le collectif. Exemple : les Indiens d’Amérique.

L’histoire des peuples, des civilisations, du monde, est celle du temps long, ponctuée ici et là d’accidents, de fractures qui sont autant de processus d’accélération. La chronologie est-elle obligatoire ? L’histoire est le déroulement du temps donc elle paraît nécessaire, elle semble être le fil conducteur de toute histoire. Mais à condition d’avoir conscience du temps qui passe et qui s’étend, avec un début et une fin, même si cette dernière est elle, justement méconnue. La chronologie est utile pour ceux qui utilisent l’histoire, elle est commode pour baliser le temps. Est-ce le cas des sociétés traditionnelles ?

Prenons les trois temps de l'histoire selon Braudel (extraits de la préface de La Méditerranée):

Le premier temps de l'histoire est « une histoire quasi-immobile, celle de l'homme dans ses rapports avec le milieu qui l'entoure; une histoire lente à couler et à se transformer, faite bien souvent de retours insistants, de cycles sans fin recommencés. »

Sans doute plusieurs sociétés traditionnelles sont encore dans cette phase. C’est d’ailleurs dans l’imaginaire de l’homme blanc de cette manière qu’est souvent représenté l’autochtone dans son rapport à la nature et au temps. Cela est de plus en plus du domaine de l’iconographie.

Le deuxième temps est : « au dessus de cette histoire immobile, une histoire lentement rythmée […] une histoire sociale, celle des groupes et des groupements » dont la guerre est le fondement. La violence comme fondement de la société, comme identification. Passage quasiment obligé dès qu’il y a rencontre avec un élément exogène au groupe, à la tribu, à la nation. Les rites s’inscrivent dans cette logique de socialisation. Puis la guerre a pu s’estomper au profit du jeu « guerrier » reprenant les termes du rituel « guerrier ». Les sociétés traditionnelles perpétuent dans le monde moderne ce deuxième temps de l’histoire braudélienne.

Le troisième temps est celui de « l'histoire traditionnelle […] celle de l'événement, une agitation de surface, une histoire à oscillations brèves, rapides, nerveuses » L’histoire événementielle en quelque sorte dont les oscillations englobent la planète depuis les grands incidents du XVIè siècle. Le monde actuel est traversé de ces « oscillations brèves, rapides, nerveuses ». Ce troisième temps n’est pas celui des peuples premiers mais celui de la mondialisation, une mondialisation effective depuis Christophe Colomb et l’Europe hors des murs. Une Europe qui découvre alors peu à peu les peuples premiers.

Avec l’histoire culturelle amorcée par Braudel et l’école des Annales puis les travaux de Levi-Strauss sur le structuralisme et les mythes, les peuples sont devenus objet d'études.

Si l’histoire est liée à l'invention et la mise en place des civilisations, on a tendance encore aujourd'hui à penser que le développement des peuples que l'on appelait primitif était resté à un stade justement primitif, voire néolithique ou même paléolithique. Ainsi, parler de civilisation semble impliquer la supériorité des techniques de l'homme dit moderne sur l'homme premier. Levi-Strauss bat en brèche cette vue de l'esprit, les hommes premiers ne sont pas inférieurs techniquement. Leur évolution fut différente et sans doute n'ont-ils pas eu nécessité d'inventer autre chose que ce dont ils ont besoin. Cependant, les techniques sont très élaborées. Citons Levi-Strauss à propos de la pierre taillée encore en usage chez certains groupes quand il écrit ce texte (Race et histoire, première édition de 1952) :

« Pour fabriquer un outil de pierre efficace, il ne suffit pas de frapper sur un caillou jusqu’à ce qu’il éclate, on s’en est bien aperçu le jour où l’on a essayé de reproduire les principaux types d’outils préhistoriques. Alors –et aussi en observant la même technique chez les indigènes qui la possèdent encore –on a découvert la complication des procédés indispensables et qui vont quelquefois jusqu’à la fabrication préliminaire de véritables appareils à tailler. »

Et d’enchaîner :

"Les sociétés que nous appelons primitives ne sont pas moins riches en Pasteur et en Palissy que les autres" car l'histoire humaine est adaptation au milieu.

Cela sous entend ici que l'intelligence humaine est la même et qu'elle se conforme aux besoins de son environnement. Les capacités réflexives des hommes suivent le même procédé. Le savoir dépend du contexte et du milieu. Traiter les peuples premiers comme des "sous hommes" ou de manière paternaliste est non seulement scandaleux et raciste (au vrai sens du terme) mais in-ontologique par essence. Découvrir le feu fut il y a bien longtemps une expérience mettant en œuvre l'intelligence, de même que la poterie l’est encore aujourd’hui. Levi-Strauss rappelle que pour donner vie et forme à un objet inerte, « il faut élaborer des techniques de modelage (…), découvrir le combustible particulier, la forme du foyer, le type de la chaleur et la durée de cuisson qui permettront de rendre l’ustensile solide et imperméable. » L’intelligence est aussi pragmatisme et perception-adaptation au contexte.

Ce que l’on a appelé la révolution néolithique a concerné tout le monde de même que la révolution industrielle. Pour les sociétés occidentales la révolution industrielle est intervenue à partir du XVIIIè après une longue période cumulative (le temps long). Cette longue période existe aussi dans le temps des peuples premiers qui connaissent, à leur niveau, ou qui ont connu, une forme de révolution technologique. En fonction du contexte. Vivre au cœur de la forêt amazonienne ne nécessite pas la même forme d'accumulation cognitive que vivre en milieu méditerranéen par exemple. La seule différence est là. Dans la nécessité, l’action et le résultat. Pas dans le mécanisme mis en œuvre qui lui est absolument le propre de l’homme, civilisé ou non.

Elaborer des mythes et les intégrer dans la vie quotidienne est la preuve d'une structure mentale complexe et achevée qui montre qu'il n'y a nul retard à ce niveau par rapport aux civilisations dites évoluées. Rappelons à ce propos que l’analyse des mythes révèle des convergences, des ressemblances, des procédés de mise en jeu que l’on retrouve dans toutes les civilisations et qui détermine la vie sociale des peuples. Les religions polythéistes et les monothéismes ne sont que la forme la plus achevée des grands mythes de la création.

Lucien Febvre rappelle que l'histoire peut se faire « doit se faire sans documents écrits s'il n'en existe point » En effet : « On peut faire de l'histoire avec des mots, des signes, des paysages et des tuiles. Des éclipses de lune […], des expertises de pierre […], d'un mot, avec tout ce qui, étant à l'homme, dépend de l'homme, sert à l'homme, exprime l'homme, signifie la présence, l'activité, les goûts et les façons d'être de l'homme » et Lucien Febvre termine en disant qu'il faut « faire parler les choses muettes » (Combats pour l'histoire, p.428)

Faire parler les choses muettes, faire de l’histoire avec des signes, des éclipses de lune, des pierres, l’archéologie appartient à l’histoire. Retracer le passé d’un peuple est donc possible même si celui-ci est de tradition orale, même s’il n’y a pas de sources au sens scriptural du terme. On le sait, un squelette révèle beaucoup de son histoire aujourd’hui.

Seignobos de son côté remarquait au début du siècle dernier qu'il « n'y a de faits historiques que par position. Est historique tout fait que l'on ne peut plus observer directement parce qu'il a cessé d'exister […]. Souvent les faits disparus ont laissé des traces sous formes d'objets matériels. » (La méthode historique appliquée aux sciences sociales, p.2-5)

Ainsi, avec le cycle de Kula les papous des hautes terres de la Nouvelle Guinée ont pu être en contact avec les ethnies côtières ou insulaires voire même avec les premiers découvreurs qui pratiquaient l'échange. Phénomène culturel étudié par Malinowski dans les années 1915-1918, le cycle de Kula est un système d’échange référentiel (des dons). Les colliers voyagent dans le sens des aiguilles d’une montre, les bracelets vont en sens contraire. Ce système de dons intègre les îles du sud de la Nouvelle-Guinée et le sud de la grande île. On a pu découvrir dans les terres des objets provenant des îles. Lorsque les navigateurs ont fait du commerce avec les insulaires et les Papous des côtes, des objets «modernes » ont pu se retrouver dans les hauts plateaux. Nous avons ici la rencontre progressive des deux histoires. Le cycle de Kula peut être considéré comme la mise en pratique ritualisée du temps circulaire.

Dans ce cas, la rencontre entre l'histoire et l'a-histoire s'est effectuée de nature sous jacente. Il reste des traces, même si l'exemple choisi est volontairement signifiant, "objets matériels". Ces sociétés sont vues par les Occidentaux comme « immobiles » : elles ont une histoire circulaire, non linéaire et non perçue comme « en évolution ». Leur temps est un perpétuel recommencement, suivant le cycle naissance-vie-mort. Dans la plupart des cas, les échanges et les interactions qui s’avèrent inévitables avec des groupes voisins écartent certains groupes de cette conception du monde.

La Nouvelle-Guinée en est un bon exemple de cette situation. Les réseaux d’échange parcouraient toute l’île, depuis la plus isolée des tribus montagnardes jusqu’à celle des petites îles de la Mélanésie. Des outils montagnards se retrouvaient ainsi dans les mains des tribus côtières et inversement. En 1933, un million de Néo-Guinéens furent découverts par les chercheurs d’or, au milieu des hauts plateaux de l’île, vivant au Paléolithique, sans poterie ni métaux, avec une pierre taillée non polie. De 1946 à 1951, lorsque l’Australie administrait la région sous l’égide de l’ONU, des avions effectuaient des repérages afin de recenser les populations et de mieux connaître les peuples de l’île. Aujourd’hui encore, des endroits restent inexplorés en Nouvelle-Guinée.

Bloch de son côté rappelle le mot de Simiand « L'histoire est une connaissance par traces », ce qu'ajoute J.C Passeron cité par Prost, « un travail sur des objets perdus » Les peuples laissent des traces, ne serait-ce que des ossements., des vestiges, des objets perdus. Ceux qui donc prétendent que les peuples n'ont pas d'histoire en sont pour leur frais, je viens de tenter de prouver par l'essence même de la matière et la réflexion des historiens depuis l'école méthodologique du siècle dernier que c'était faux.

Pour nos sociétés, l’histoire est le temps qui passe, référencé par la chronologie, ritualisée par des événements marqueurs de société, créateurs d’identité. A l’école, on apprend les dates, il y a un début, un milieu, et la fin momentanée à la date d’aujourd’hui. Et l’on a conscience de la durée, de la continuité de cette histoire, de cette ligne chronologique. Ce n’est pas le cas pour toutes les civilisations ou tous les peuples. L'histoire peut être cyclique (Aztèques ou Egyptiens, dates de règnes et on repart à O à la mort de chaque souverain. Chez les Romains, plusieurs dates référentielles. Officiellement, un calendrier ancré sur la date de la fondation de Rome mais aussi les dates des consulats, du règne des empereurs etc. L’histoire est aussi circulaire : les références populaires étaient liturgiques ou saisonnières, le temps passait sans référence établie fixement. Les grandes fêtes rythmaient un calendrier saisonnier et liturgique puis tout recommençait, le temps qui passe est une succession de saisons et de rites. Pour les premiers peuples, en particulier de tradition orale, c’est la même forme de référence : le renouvellement saisonnier, l'alternance saison des pluies saison sèche, les pacages et la nature servent de circularité à ce temps a priori a-historique puisque sans date. Mais dans ce cas, l'histoire est donnée par les autres. Les peuples font ainsi leur introduction dans l'histoire des autres, à travers l’histoire des autres, dans l'histoire du monde par attribution de données exogènes. C'est là un des problèmes : la confrontation des deux temps, le temps construit, structuré, orienté référentiel face au temps a-historique, circulaire voire atone auquel on va finalement attribuer une identité chronologique. C'est ainsi par exemple que les Indiens Caraïbes entrent de plein pied dans l'année 1492 !

Depuis, les relations entre les premiers peuples et les civilisations historiques et chronophiles se poursuivent et c’est encore le choc actuel entre les sociétés de type pré-historique (orales et évolution de type néolithique) et historique (écriture et évolution industrielle). Une superposition des temps qui lorsqu’ils se croisent entraînent les premiers peuples dans l’acculturation (au minimum) que nous appelons intégration ou vers l’ethnocide (voire le génocide pour certains). C’est la victoire de notre temps face au leur.

Ainsi, l'histoire n'est pas nécessairement diachronique (évolution dans le temps), elle peut nous l'avons vu être cyclique, circulaire, a-historique (société orale en vertu de la définition même de l'histoire). Même a-historique, l'histoire des peuples est bien réelle. Sur un temps très long, immuable avec des accidents imperceptibles mais une évolution quand même. Pour l'occident, pour les sociétés écrites, l'histoire est une série d'événements, d'accidents ou d'accélérations dans un très long temps d'évolution saccadée. Pour les peuples oraux, c'est la mémoire qui peut tenir de substitution à l'histoire. On oppose souvent les deux dans nos sociétés (histoire tend à l’objectivité, la mémoire est subjective et infidèle), ici c'est plutôt complémentaire. Pour beaucoup de ces peuples de tradition orale, la transcription scripturale a finalement permis de fixer une bonne fois pour toute l’histoire, de fixer les peuples dans une chronologie, de les faire entrer finalement dans le temps historique.

Les différences d'évolution sont principalement dues au contexte, au biotope, à l'opportunité, parfois au hasard. Mais dans tous les cas il y a histoire.

Et cette histoire se divise en deux parties : avant la rencontre, l’histoire intrinsèque du peuple et ses relations avec le monde proche ; après la rencontre, l’histoire du contact, souvent dramatique et de ses conséquences.

Ma conclusion tient en quatre pistes de réflexion :

1- Les peuples oraux ne sont pas dans l’histoire puisque celle-ci est déterminée par l’écriture, ils seraient les derniers feux de la proto-histoire.

2- Evolution, sources et traces impliquent histoire, le passé est histoire. De ce simple constat, on peut admettre que les peuples premiers ont une histoire.

3- Mais tous n’ont eu cette conscience pendant longtemps puisqu’il faut se l’approprier. Alors c’est la mémoire qui est ritualisée. L’histoire est attribuée par les Autres.

4- Et nous assistons depuis les grandes découvertes et plus encore depuis le siècle dernier à une confrontation entre deux mondes, deux temps. Les peuples s’échappent du temps réglé. Le choc est d’une extrême violence pour eux et ils n’ont généralement d’autre choix au mieux que le syncrétisme ou l’assimilation, au pire la disparition (ethnocide, écocide, génocide). L’évolution du monde semble cependant se diriger vers une forme d’uniformisation culturelle, la mondialisation prend alors divers aspect, elle n’est pas qu’économique puisqu’elle transforme les mentalités, les rapports humains, la culture. Peut-être que ce que l’on nomme encore « culture traditionnelle » n’est en fait qu’une réminiscence du passé et que, même si cela ne nous agrée pas, l’évolution des peuples premiers passe par cette mondialisation. La sauvegarde des traditions et de l’identité n’est possible, me semble-t-il, qu’en envisageant clairement une place décente respectant les particularités et les originalités de chacun, un syncrétisme réussi comme l’Amérique du sud en donne depuis longtemps le signe, au sein d’un monde qui à l’évidence ne reviendra pas en arrière. Le reste appartient justement à l’histoire…

1- De la première mondialisation (prise de possession de la Terre par l'Homme) à la rencontre des deux mondes

  1. La première mondialisation, du Rift à la conquête du monde.

L'histoire des premiers peuples est liée à la nôtre puisque ils sont le résultat de l'histoire commune, ils sont notre histoire. Tout commence en Afrique, terre des hommes, berceau de l’humanité. C’est là, jusqu’à preuve du contraire, qu’est apparu notre ancêtre commun, homo habilis. La lignée Homo a ensuite essaimé sur toute la planète au rythme très lent des migrations. C’est ce que l’on peut appeler aujourd’hui la première mondialisation, quand l’homme prend possession de la planète.

L’Homme quitte le berceau africain

Entre – 200 000 et – 100 000 ans, l’homme moderne (Homo sapiens) se répand sur le continent africain avant de se lancer à la conquête du monde par vagues successives. Franchissant la mer Rouge, il arrive au Proche-Orient et continue vers l’Europe ou l’Asie. On ne peut parler de migrations au sens moderne du terme, car les hommes d’alors n’avaient pas conscience de coloniser la planète. Les chasseurs-cueilleurs se déplaçaient au rythme du gibier et en quête de ressources nouvelles. À la recherche de territoires nouveaux, les groupes se subdivisaient de génération en génération. L’expansion depuis l’Afrique jusqu’au continent américain s’étendit sur une période de 80 000 ans.

Les différences physiologiques que nous connaissons aujourd’hui sont le signe de la remarquable faculté d’adaptation de l’espèce humaine. Aucun espace en effet n’a résisté à l’occupation de l’homme, y compris les zones les plus extrêmes, même s’il est vrai toutefois que le climat a évolué : ainsi, vers – 8 000 ans, le Sahara était une immense savane où abondait le gibier. Pendant la dernière période des glaciations, au Paléolithique, les détroits vers le Japon, l’Australie ou l’Amérique furent franchis (entre – 35 000 et – 18 000 ans) : le niveau de la mer avait baissé de 120 m, l’eau étant retenue au nord sous forme d’immenses glaciers continentaux. Au Néolithique, vers – 10 000 ans, avec le réchauffement de la température, de nombreux groupes humains deviennent sédentaires ; liés à un territoire, ils domestiquent des animaux et inventent l’agriculture.

Aux confins de l’Asie

En Asie, il semble que l’homme n’a pas eu une apparition uniforme et chronologique. Le site de Liujiang, en Chine, atteste de la présence humaine vers – 67 000 ans et les grandes migrations maritimes vers l’Indonésie et l’Océanie sont attestées à partir de – 50 000 ans. L’île de Sri Lanka semble avoir été atteinte vers – 30 000 ans, en même temps que la Tasmanie. En revanche, l’occupation de la toundra sibérienne semble s’être déroulée entre – 25 000 et – 20 000 ans, avant de s’achever par le franchissement du détroit de Béring vers – 18 000 ans par les futurs occupants de l’Amérique.

Les migrations du Pacifique

Au Paléolithique, la Nouvelle-Guinée, l’Australie et la Tasmanie étaient soudées et formaient le continent de Sahul, séparé de l’Asie par des détroits peu profonds qui facilitèrent l’arrivée sur son sol de flux migratoires. Entre – 40 000 et – 10 000 ans, les populations de type « négrito » s’installèrent en Nouvelle-Guinée et en Australie. Le Sahul s’éparpilla ensuite en de multiples fragments insulaires, avec la montée des eaux à la fin des glaciations. L’Australie et la Nouvelle-Guinée se séparèrent, avec des populations négritos totalement isolées. Au même moment, venant d’Asie du Sud-Est, de petits groupes mélanésiens peuplèrent peu à peu les îles de la Polynésie. Ils traversèrent l’océan sur des pirogues à double coque, capables d’embarquer jusqu’à 60 personnes (au début des migrations, la pirogue était creusée dans un tronc d’arbre), et précédées de pirogues à balancier plus légères. Ainsi, furent progressivement atteintes la Micronésie, la Mélanésie (îles Fidji, Nouvelle-Calédonie, archipel des Vanuatu), la Polynésie (îles Tonga, Samoa, Hawaï, archipel de la Société, île de Pâques). À la fin de ces vagues de migrations originaires de Mélanésie, des Maoris venus des îles de la Société s’installèrent en Nouvelle-Zélande vers l’an mille de notre ère, puis en une seconde vague au xvie siècle, peu avant l’apparition des Européens.

Le détroit de Béring sans eau

Les Américains viennent de Sibérie. L’homme y a franchi le détroit de Béring au moment où celui-ci était découvert, quand les glaciers n’étaient pas trop importants. Cette opportunité ne s’est produite qu’à deux moments dans l’histoire : vers – 50 000 ans et entre– 25 000 et – 14 000 ans, et c’est à cette seconde hypothèse que l’on s’attache. À la vitesse moyenne de 20 km par an, il a fallu environ 500 ans pour peupler tout le continent, jusqu’à la Terre de Feu au sud. Certains groupes venus d’Asie ont sans doute suivi les côtes en naviguant, mais le peuplement de l’Amérique s’est principalement effectué par la terre ferme. Il y a encore aujourd’hui de fortes similitudes entre les traits de certaines tribus d’Amazonie ou des Inuits (qui furent les derniers à s’installer sur le continent américain) et des peuples sibériens, voire des ethnies chinoises.

De grandes civilisations se développèrent au début de notre ère en Amérique centrale et dans les Andes. À l’inverse, certains peuples américains, ethnies d’Amazonie ou de la Terre de Feu, semblent immobiles, prisonniers ou protégés par un isolement naturel. Ceux qui restent aujourd’hui, survivants du passé qui n’ont encore jamais rencontré le monde moderne sont, avec d’autres groupes humains de Nouvelle-Guinée, le dernier refuge d’une partie de notre Préhistoire.

Le dernier peuplement

La région arctique fut la dernière à être peuplée par les hommes. Les ancêtres des Inuits arrivèrent, il y a environ 4 500 ans, au terme de la migration à travers le détroit de Béring. Tous les migrants ne s’étaient pas dispersés vers le sud du continent américain. Certains continuaient à vivre en Alaska et, peu à peu, à la poursuite du gros gibier (mammouth, bison), ils investirent le nord du Canada et le pourtour du Groenland, exempt de glace vers 2000 avant J.-C. Les différents groupes donnèrent naissance à des cultures diverses, dont celle dite de Thulé, vers l’an mille. Les Inuits de Thulé, chasseurs de baleines, développèrent l’utilisation du kayak et du traîneau à chiens, ainsi que des techniques de chasse traditionnelles. Ces êtres humains réussirent à s’adapter à l’un des environnements les plus hostiles de la planète : ils y ont survécu tant bien que mal jusqu’à l’arrivée des premiers Occidentaux.

Les premiers Japonais

Pendant que des groupes humains en provenance de Sibérie traversaient le détroit de Béring, d’autres se sédentarisèrent, il y a environ 13 000 ans, plus au sud, sur le territoire de l’actuel Japon, qui était alors relié au continent par la terre ferme. La culture Jômon, l’une des plus anciennes du Japon, fut isolée lorsque le niveau des mers remonta, formant le chapelet d’îles de l’archipel nippon. Les Jômon (« cordée »), peuple de pêcheurs, se caractérisaient par leurs poteries sur lesquelles étaient gravées des impressions de cordes en relief. Si la culture jômon a pu persister intacte en certains endroits jusqu’au ier siècle de notre ère, certains anthropologues considèrent qu’on en trouve des traces chez les Aïnous d’aujourd’hui (d’autres pensent que les Aïnous sont des contemporains des Jômon, non des descendants). La poterie est une spécialité des Aïnous, mais ils sont surtout célèbres par leurs sculptures d’animaux sur bois (« relève-moustaches » en particulier). Jusqu’à ces dernières années, les rescapés entretenaient tant bien que mal une culture plus de dix fois millénaire et quasiment intacte.

Les Aïnous ("êtres humains"), population de race blanche, seraient d'origine caucasienne ou mongolique. Ils auraient traversé la Sibérie et se seraient installés à l'embouchure du fleuve Amour à l'époque Néolithique. La mer n'avait pas à ce moment envahi les détroits japonais et plusieurs groupes atteignirent Sakhaline, les Kouriles, Honshu et Kuy-Shu, ou furent découverts des sites datant d'environ 10.000 ans.

Le premier document officiel sur les Aïnous (appelés à l'époque Ebisu par les Japonais) date de l'an 642. Il mentionne que les premières batailles opposant la culture Jomon à la culture Yayoï (celle des Japonais, qui venaient du continent) se déroulèrent aux portes de Tokyo vers 300 avant J.C. Les Aïnous furent progressivement repoussés au nord de Honshu puis sur l'île d'Hokkaïdo. Jusqu'en 1599, ils resteront à l'écart de toute influence. Cette année là, le clan Matsumae traverse le détroit de Tsugaru, s'installe au sud ouest d'Hokkaïdo (Ezo à l'époque) et entreprend aussitôt une politique d'échanges avec les autochtones. Commence alors la lente détérioration culturelle des Aïnous, selon le même schéma qu'en Amérique. Les échanges effectués sont d'inégales valeurs, les Aïnous offrant les produits de leurs pêches, de l'huile de baleine, des fourrures contre des pacotilles et surtout du sake. Le sake produira chez eux le même effet que le whisky chez les Indiens. (Les Aïnous fabriquaient leur propre sake, mais bien moins alcoolisé que celui des Japonais). L'affaiblissement progressif des Aïnous permettra une colonisation radicale de l'île d'Hokkaïdo à la fin du XIX ème siècle. Quand en 1771, les Russes s'installent dans les Kouriles du nord, menaçant l'hégémonie commerciale nippone sur la région, les Japonais transformeront Hokkaïdo en protectorat (1799), puis en base militaire, forçant les Aïnous à s'enrôler dans l'armée.

En 1821, ceux-ci sont employés comme gardes côtes et échappent jusqu'en 1867 à tout affrontement avec les Japonais, année de la révolution Meiji. Le nouvel empereur dissout le Shogunat Tokugawa, installe sa capitale à Tokyo et fait entrer le Japon dans l'ère moderne. En 1868, un gouvernement colonial est établi à Hokkaïdo, le "Kaitaku-Shi". Les Ainous sont recensés, leur territoire confisqué. Eduqués comme les Japonais, ils doivent apprendre leur langue et adopter leurs coutumes. L'acculturation s'amplifie. Profitant de la mécanisation nouvelle du pays, l'empereur encourage "vivement" les Aïnous à devenir agriculteur, ce qui peu à peu détruit leur écosystème. Au début du XXè siècle, seuls les adultes continuent à respecter les traditions ancestrales. L'assimilation est presque totale au moment de la seconde Guerre Mondiale, le métissage et le déplacement dans les villes ont achevé le travail entrepris par les premiers colons japonais.

Aujourd'hui, il ne reste plus qu’une dizaine d’Aïnous de race pure, selon l'administration japonaise.

  1. Quelques civilisations qui ont précédées la rencontre des mondes
Les premières civilisations

Les premières grandes civilisations se développèrent dans la zone du Croissant fertile (Proche-Orient) vers 4000 ans avant J.-C., autour des cités d’Ur, de Sumer, d’Akkad et un peu plus tard de Babylone. Les découvertes, les techniques et les institutions qui furent mises en place à cette époque ont influencé l’histoire du monde. En effet, dans ces cités furent inventées l’écriture, la roue, les mathématiques, la législation, la métallurgie, la mécanique ainsi que l’agriculture qui permit alors de nourrir une population en pleine expansion. Ces cités ont laissé les premières grandes constructions humaines.

Ces puissantes civilisations ont disparu sans descendance directe, comme c’est le cas des civilisations antiques égyptienne, phénicienne, celte, carthaginoise, scythe…etc. Elles se sont fondues dans les peuples qui ont succédé, peuples conquérants ou peuples conquis. Si ces civilisations ont disparu, elles ont toutefois légué à la postérité le souvenir de leur passage. Voici quelques exemples parmi les plus célèbres.

Au cœur de la montagne

L’armée inca conquit un immense empire au cœur des Andes. Les Incas, fascinés par les mythes qui faisaient de leur empereur un dieu, se plièrent aisément à son pouvoir totalitaire. Les cités incas étaient parfaitement intégrées au paysage, à l’exemple de la plus célèbre d’entre elles, Machu Picchu, un grand centre religieux. Les Incas développèrent l’agriculture en terrasses et l’irrigation. Un vaste réseau routier (près de 50 000 km) fut construit en moins d’un siècle, quadrillant l’empire, permettant le déplacement rapide des armées, des fonctionnaires, des messagers qui pouvaient atteindre les endroits les plus reculés du territoire, et de l’empereur lui-même, toujours en voyage. Ce réseau routier, symbole du pouvoir absolu, fit l’admiration des conquérants espagnols. En 1532, cette extraordinaire civilisation succomba sous le choc de la rencontre avec Francisco Pizarro et ses 150 conquistadores qui enlevèrent et assassinèrent l’empereur Atahualpa. La conquête espagnole détruisit la civilisation inca, mais celle-ci conserva sa langue, le quechua, parlé par des millions de personnes aujourd’hui.

Une ville sur un lac

En 1325, un peuple de nomades venus du nord du Mexique (les Mexicas) fonda au centre du pays une ville sur une île au milieu d’un lac : Tenochtitlán, la future Mexico. Après de longues guerres contre des peuples voisins, un État constitué, l’État aztèque, se forma et se stabilisa : il comptait 6 millions d’habitants à l’arrivée des Espagnols en 1521. La ville de Tenochtitlán s’agrandit et déborda rapidement l’île d’origine. Comptant 250 000 habitants, la cité était reliée à la terre ferme par des routes-digues et des aqueducs. Elle comportait de nombreux temples, des écoles pour les garçons de la classe dirigeante, des palais, des marchés. Les rituels religieux rythmaient la vie des Aztèques qui pratiquaient les sacrifices humains, la plupart du temps avec des prisonniers de guerre. Comme chez les Incas, la civilisation aztèque s’effondra en 1521 avec l’arrivée d’Hernan Cortez, de ses conquistadores et de ses canons, qui firent disparaître en quelques semaines la plus puissante civilisation de la Méso-Amérique.

Les Mayas ont laissé pour l’éternité de somptueux vestiges. Les scientifiques ont toujours été surpris qu’un peuple n’ayant au départ qu’un outillage en pierre ait pu construire, au milieu de la forêt tropicale, les splendides pyramides que nous connaissons aujourd’hui. Les cités-États mayas atteignirent leur apogée vers le viie siècle. Les 10 millions d’habitants pratiquaient l’agriculture en terrasses ainsi que l’irrigation. La civilisation maya déclina aux alentours de l’an 900 à cause des guerres entre les cités, des famines, des épidémies et des conflits ethniques avec les autres peuples. À l’arrivée des Espagnols en 1524, la culture maya n’était plus que l’ombre d’elle-même. Les seize provinces du Yucatán, perpétuellement en lutte, n’opposèrent aucune résistance à l’envahisseur, lequel introduisit des maladies qui décimèrent des pans entiers de la population. Les Mayas d’aujourd’hui (environ 700 000 personnes vivant sur la péninsule du Yucatán, au Mexique) sont les derniers représentants des civilisations pré-colombiennes et revendiquent le droit à l’autodétermination.

« Les yeux qui regardent le ciel »

Découverte par l’Europe en 1722, l’île de Pâques fascine. De nombreuses questions se posent sur la civilisation qui édifia les splendides statues anthropomorphes qui s’y dressent. On ne connaît pas en effet l’origine de ces œuvres d’art, ni leur signification. Des statues similaires furent retrouvées aux Marquises, lieu supposé du départ des migrations vers l’île de Pâques, entre 300 et 700 de notre ère. D’origine polynésienne, les futurs habitants de l’île de Pâques auraient migré (comme vers Hawaï et la Nouvelle-Zélande) grâce à de grands catamarans à voile, capables de contenir une centaine de personnes et le nécessaire pour s’installer sur une nouvelle terre (animaux, armes, outils). Les Pascuans nommèrent leur île Maka Kitera Ni (« les yeux qui regardent le ciel »). Ces îliens aujourd’hui très largement métissés n’ont plus grand-chose à voir avec la civilisation que les Occidentaux découvrent au xviiie siècle, laquelle avait déjà entamé son déclin. Sans doute avait-elle été affaiblie par des guerres tribales pour la gestion de minuscules espaces vitaux, et, certainement, l’environnement avait changé, la forêt qui couvrait l’île ayant disparu. La rencontre avec l’Occident portera le coup de grâce : au cours du xixe siècle, plus de mille Pascuans furent déportés au Pérou pour ramasser le guano, lesquels, atteints de maladies vénériennes, contaminèrent la population à leur retour.

La civilisation de l’Indus

Le long du fleuve Indus s’est développé entre – 2900 et – 1500 une étonnante civilisation, ceinte entre deux principaux centres urbains (Harappa et Mohenjo-Daro), et que l’on nomme la civilisation de l’Indus ou civilisation harapéenne. Ces villes, qui comptaient plus de 40 000 habitants, un chiffre exceptionnel pour l’époque, comportaient des rues se croisant à angle droit, des réseaux d’égouts, des bains publics, des canalisations acheminant l’eau partout. Plus de mille agglomérations ont été découvertes, preuve d’un véritable et gigantesque réseau urbain. La population agricole avait appris à détourner le cours de l’Indus, créant des réserves d’eau pour affronter les longues périodes de sécheresse. L’écriture de la civilisation de l’Indus demeure une énigme : composée de 270 signes, elle n’est toujours pas déchiffrée. Cette civilisation disparut mystérieusement et plusieurs hypothèses coexistent : invasions d’autres communautés, brusque montée des eaux de l’Indus (dont le cours s’est d’ailleurs déplacé depuis), ou autres facteurs.

Et les Vikings ?

Ces mythiques guerriers nordiques ont écumé l’Europe, la Méditerranée et le Proche-orient pendant près de trois siècles, en quête de nouveaux territoires. Les Vikings norvégiens furent de grands découvreurs : l’Islande, le Groenland et la côte nord-est de l’Amérique. Les Danois conquirent l’Angleterre et voguèrent jusqu’au Maghreb. Un de leurs chefs, Rollon, reçut de l’empereur Charles le Simple un vaste territoire, la « Neustrie », la Normandie d’aujourd’hui. Un descendant de Rollon, Guillaume le Conquérant, envahit l’Angleterre en 1066 et fonda la monarchie anglaise. Les Vikings suédois, grands commerçants, sont à l’origine de la première dynastie russe (les Rurikides) et tentèrent d’unifier les Slaves autour des principautés de Novgorod et de Kiev. Les Vikings ont bel et bien disparu en tant que peuple, mais leurs témoignages historiques sont nombreux.

2- La rencontre des mondes, deuxième mondialisation

A la fin du Moyen-Âge, trois grands pôles de civilisation avancées dominent le monde connu : l’occident chrétien, le monde arabo-islamique, l’Asie du sud-est. Ces trois pôles, une première triade finalement, sont reliés par des échanges commerciaux qui n’empêchent pas les rivalités économiques et religieuses (en particulier entre l’Occident chrétien et le monde arabo-islamique). L’ouverture au reste du monde est le fait principalement de l’Occident chrétien. L’Asie du sud-est, dominée par l’Empire du Milieu, arrête bien vite ses tentatives maritimes vers l’Afrique et le monde arabo-islamique, après avoir rapidement conquis de larges territoires, ne procède plus que par poussée sporadique vers l’Afrique subsahariennes et l’extrême-orient. Sans refaire ici l’histoire des découvertes, rappelons simplement que c’est le Portugal puis l’Espagne qui extériorisent l’Europe à la fin du XVè siècle. Ce que l’on nomme « le siècle d’or de l’Espagne » est aussi le « siècle du chaos » pour les Amérindiens.

Le siècle d’or de l’Espagne

Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb baptise « San Salvador » la terre sur laquelle il vient de débarquer. Il nomme « Indios » les êtres humains qu’il rencontre, le navigateur se croyant arrivé aux Indes. Ce jour marque le début d’une des plus grandes catastrophes pour l’humanité. Les Taïnos de San Salvador, originaires de l’Orénoque, parlant l’arawak (on les désignera plus tard sous le nom d’Indiens Arawaks), seront les premières victimes : tous disparurent en quelques années. Pour remplacer les Indiens des îles Caraïbes, travailler dans les champs de canne à sucre, les distilleries, les champs de coton, les Espagnols (et les autres pays européens à leur suite) déporteront plusieurs millions d’esclaves africains en deux siècles et demi. Catastrophe donc à deux échelles, en Amérique avec la disparition de 90% des populations et en Afrique avec une abominable saignée qui lancera, jusqu’à aujourd’hui, le continent exsangue. En Amérique centrale et du Sud, les Indiens survivants des massacres furent soumis et durent travailler dans les exploitations agricoles (système de l’encomienda et de la mita) ou dans les mines d’or, d’argent et de diamants. La mine de Potosí, en Bolivie, commença à être exploitée en 1546 par les conquistadores. Quelques années plus tard, elle fournissait les deux-tiers de l’argent du monde, enrichissant très largement l’Espagne. La ville de Potosí compte 150 000 habitants en 1605 : c’est la deuxième ville du monde, devant Paris. De nombreux peuples indiens participent ainsi malgré eux à l’enrichissement de l’Espagne et de l’Europe. Entre six et huit millions de victimes indiennes et africaines périrent dans l’exploitation de la mine de Potosí, qui fut épuisée au xviiie siècle.

Les réductions jésuites du Paraguay

En 1607, le roi d’Espagne Philippe III confie aux Jésuites l’administration du Paraguay, ce pays étant devenu ingouvernable à cause des révoltes incessantes des Indiens Guaranis. Ces derniers inaugurent en 1609 la première « réduction », nom donné à ces nouveaux villages pour Indiens convertis et sédentarisés. Les Guaranis y vivent en communautés où le travail forcé et l’esclavage sont abolis. Après avoir vaincu les oppositions des conquistadores et des marchands d’esclaves (au prix de très nombreuses victimes chez les Guaranis), les réductions jésuites prennent leur essor. On parlera de « république jésuite », encadrée par de puissantes milices indigènes, rapidement au faîte du commerce international grâce à la culture intensive du maté.

L’indépendance prise par le Paraguay déplut à l’Espagne qui interdit les réductions Jésuites à partir de 1750. Les Guaranis prirent les armes. (c’est le thème du film « Mission »). Toutes les missions s’unirent et le pays fut mis à feu et à sang jusqu’en 1756. Les Guaranis furent défaits et les Jésuites expulsés en 1767. L’exemple des réductions du Paraguay est unique car la religion a assuré une protection d’un peuple autochtone. On doit sans doute aux Jésuites la survivance des Guaranis qui ont pu affronter la colonisation et le monde moderne grâce aux structures mises en place par ces derniers. Qu’un peuple autochtone prenne volontairement les armes pour aider ses « colonisateurs » est la preuve d’une acculturation réussie. C’est aussi un événement unique dans l’histoire de la colonisation.

Qui étaient ces Guaranis ? Que sait-on de leur histoire ?

Ilss appartiennent au groupe Tupi-Guarani. Les Tupis vivent en lisière de la forêt amazonienne, les Guaranis sont au coeur de la mésopotamie encadrée par le rio de la Plata et le fleuve Paraguay. Semi-nomades, les Guaranis pratiquaient l'agriculture sur brûlis, au gré de leurs déplacements. Horticulteurs, chasseurs-cueilleurs, pêcheurs, ils pratiquaient également le cannibalisme rituel, comme la quasi-totalité des ethnies d'Amérique du sud. Appropriation de la force physique et spirituelle de l'ennemi.

Sans autorité tutélaire, les groupes désignaient un chef pour mener les familles sur le chemin de la prospérité. Il était révocable à tout moment. Les Guaranis n'ont jamais hésité à parcourir de longues distances, non seulement pour assurer leur survie matérielle, mais aussi pour la sauvegarde de leurs âmes. Quête perpétuelle de la mythique "terre sans mal", de l'autre côté du monde mauvais. "Pélerins-voyageurs", c'est par de vastes migrations qu'ils suivirent les "karaï" (prophètes) à la recherche de leur terre promise. De plus, et cela permet de comprendre leur enthousiasme lors de la période jésuite, la vie quotidienne devait leur permettre d'atteindre la liberté spirituelle, la rédemption par le travail, par la prière. En assimilant leur religion, en la métissant de christianisme, les Jésuites instaurèrent un syncrétisme devenu la base de la pensée guarani jusqu'à aujourd'hui.

Au moment ou Thomas More publie son "Utopie" en 1516, le navigateur espagnol Diaz de Solis remonte le rio de la Plata. Il sera dévoré par les Charruas avant d'atteindre le pays guarani. De son côté, en 1524, le portugais Alejo Garcia, rescapé d'un naufrage, s'enfonce dans l'empire inca, guidé par des groupes guaranis. Le mythe de l'Eldorado naît, qui va transformer la colonisation de l'Amérique du sud en une course contre la montre opposant l'Espagne et le Portugal. En 1535, Pedro de Mendoza entraîne quatorze navires sur le rio de la Plata. Il y fonde Buenos Aires l'année suivante (vite détruite par les Charruas). Ses lieutenants Avola et Irala fondent en 1537, plus au nord, celle qui deviendra la capitale du Paraguay, Asuncion, la "mère des cités". Pour l'heure, le petit bourg fortifié sert de base arrière aux conquistadors. Les premiers contacts avec les Guaranis sont pacifiques, ceux-ci croient en effet que les Espagnols sont des "karaï" débarqués pour les mener vers la "terre sans mal". De leur côté, les conquérants ont besoin des Guaranis pour les conduire au pays de l'Inca. Mais, en 1548, lorsque Domingo de Irala arrive au Pérou, les frères Pizarre avaient depuis longtemps achevé leur entreprise destructrice. De temporaire, la base d'Asuncion devient définitive et l'Espagne se désintéresse peu à peu du Paraguay. Abandonnés à eux-mêmes, les conquistadors modifient leurs rapports avec les Guaranis et instaurent une loi implacable, l'encomienda (1) malgré la présence de nombreux métis. De graves troubles éclatent. Le Paraguay devient vite ingouvernable.

Craignant aussi bien l'anarchie que l'invasion du territoire par les Portugais, l'Espagne confie aux Franciscains le soin de soumettre les Guaranis dans le respect de l'encomienda. Dès 1573, des missions ambulantes circulent dans le pays. La première installation "fixe", Altos, est ouverte en 1580. En 1598, le franciscain Bolanos entame la rédaction d'un catéchisme, d'une grammaire et d'un lexique en guarani. Ces travaux seront repris et développés par les Jésuites.

Alors que les Guaranis ont plutôt bien intégré le syncrétisme de la rencontre, tel ne fut pas le cas à l’inverse de quatre petits peuples de la Terre de Feu, connus sous le nom générique des Fuégiens.

Les Fuégiens

Comme tout le monde le sait, Magellan fut le premier à parcourir le détroit qui porte aujourd'hui son nom, en 1520. Il est dit qu'il aperçut de la fumée s'échappant des terres environnantes. Mais le navigateur ne rencontra personne. Juan Ladrillero fut le premier en 1557 à rédiger une documentation précise sur les Fuégiens (en l'occurence des Alakaluf). Francis Drake les rencontra en 1578 et les décrivit ainsi :

« ... taille médiocre mais bien constitués et bien musclés... »

Dès cette époque et jusqu'au début de la colonisation effective de la Terre de Feu, vers 1880, de nombreuses expéditions allaient se succéder dans cette région du globe. Le Cap Horn fut franchi pour la première fois en 1615 par Lemaire et Schouten. En 1624, Jacques L'Hermite, se prévenant des tempêtes du Horn, se réfugia dans la baie de Nassau et rencontra le peuple Yamana (Yahgan) avec lequel il eut d'excellents rapports. Les peuples de la Terre de Feu étaient -semble-t-il- assez pacifiques avec les différents étrangers qui faisaient escale chez eux. Non qu'ils ne se battaient pas entre eux, il leur arrivait parfois de mener des expéditions punitives contre un agresseur, mais c'est la curiosité qui a prévalu très longtemps entre Indiens et Européens. Curiosité avivée du côté européen par les témoignages des voyageurs.

Cook, qui les croisa en 1769, déclarait :

« La vérité est que ces gens sont les plus misérables qu'il existe aujourd'hui sur Terre »

Entre 1827 et 1834, le Beagle sous la conduite de l'amiral Fitz-Roy accomplit la première mission scientifique destinée à examiner ces sauvages du bout du monde. Darwin était du voyage. Comme les "visiteurs" précédents, ceux-ci furent bien reçus par les Fuégiens. Darwin et Fitz-Roy purent ainsi effectuer des observations très complètes sur leur comportement. Leurs rapports ne manquent pas d'intérêt.

« Les individus des deux sexes s'enduisent la figure et le corps d'huile, de graisse et de terre, en rouge, en noir et en blanc » écrivait Fitz-Roy en 1830.

L'amiral continuait ainsi :

« Les cheveux épars qui couvrent leur vilaines têtes ressemblent à de la paille sale qui leur pend sur les oreilles et sur la figure. Ils les coupent au dessus des yeux avec une coquille brisée. Les femmes ont les cheveux plus longs, plus souples, plus propres que les hommes. Elles les peignent avec une mâchoire de thon sans les attacher ni les tresser. Elles ne les coupent pas, sauf au dessus des yeux »

Quant à Darwin qui les mentionne dans Voyage d'un naturaliste autour du monde, il les plaçait au dernier échelon de l'humanité. L'expédition ramena quatre fuégiens en Angleterre, selon la vieille coutume coloniale qui consistait à exhiber les dernières découvertes exotiques pour assouvir les curiosités. A ce jeu là, c'est la France qui réalisa l'exploit. En 1881, onze Alakaluf furent exposés au Jardin d'Acclimatation à Paris. Les premiers missionnaires arrivèrent en Terre de Feu entre 1889 et 1896. Mais il était bien difficile d'apporter l'idée de Dieu à des peuples qui n'avaient jamais rien adoré et ignoraient le concept même du religieux (ce qui ne les empêchait pas d'avoir des croyances et des mythes) La curiosité permit quelque succès dans l'enceinte de la mission mais hors de celle-ci, les moeurs primitives retrouvaient leurs droits.

LES ALAKALUF (ou Halakwulup)

Bougainville les avait baptisé "Pécherai" car il lui semblait qu'ils répétaient sans arrêt ce mot. José Emperaire, lui, les surnomma "les nomades de la mer". Eux mêmes s'appelaient les "Kaweskars" (les hommes) Ils étaient pêcheurs et furent probablement décimés par les baleiniers. Les survivants furent souvent vendus comme esclaves aux Espagnols par les Chilotes (métis d'Araucan, Chono ou Mapuche (1) avec des espagnols)

LES YAMANA (YAHGAN)

Ils étaient les plus petits des Fuégiens et sans doute les plus misérables. Ils refusèrent longtemps l'assimilation. Comme les Alakaluf, les Yamana étaient des pêcheurs.

LES SELK'NAM (ONAS)

De grande taille, ils ont impressionnés les premiers navigateurs qui les confondirent souvent avec les Patagons (2) dont ils étaient proche par les aspects physiques et linguistiques. Les Selk'nam étaient surtout des chasseurs.

LES HAUSH

Ils étaient considérés comme un sous-groupe Selk'nam. A la différence de ces derniers, ils étaient autant chasseurs que pêcheurs.

Depuis la disparition de Lola Kiepta dans les années 60, il ne reste plus aujourd’hui en Terre de Feu que des métis qui essayent tant bien que mal de conserver le souvenir de ces petits peuples mal aimés qui servirent de modèle à la théorie de l’évolution de Darwin.

La conquête de l’Amérique du Nord

À leur arrivée en Amérique du Nord, à partir de 1585 en Virginie, les colons eurent besoin de l’aide des Indiens pour défricher les terres, construire une agriculture autosuffisante et pour appréhender un environnement hostile. Les Indiens sauvèrent régulièrement des colons de la mort et ne les attaquèrent jamais. Ces derniers découvrirent avec beaucoup de curiosité les mœurs de ces populations qui ne connaissaient ni l’écriture ni la roue. Leur seul animal domestique était le chien. Le cheval était inconnu ; les descendants des chevaux introduits par les conquistadores, devenus sauvages, ne seront domestiqués et utilisés par les Indiens qu’à la fin du xviie siècle.

Les deux sociétés, Indiens et colons, s’observent sans vraiment s’interpénétrer. Toutefois, des différences se remarquent entre colons anglais et colons français : si les premiers rechignent à fréquenter les Indiens et préfèrent les contacts sporadiques et utiles, les seconds peuvent entrer étroitement en relation avec les Indiens. Certains, « coureurs des bois » et trappeurs, épouseront des Indiennes et seront parfaitement intégrés dans les tribus (c’est pourquoi de nombreux Sioux actuels portent des noms de famille d’origine française).

Les colons Anglais, de leur côté, souhaitent construire une société nouvelle et sont animés d’une foi religieuse qui confine au mysticisme. L’Amérique est une terre promise qu’il faut conquérir et évangéliser. Convaincus de leur supériorité, ils considèrent les Indiens comme des « sauvages » qu’il faut ramener sur le chemin de Dieu. Les premiers massacres sont le fruit d’incompréhensions multiples, sans qu’il y ait eu forcément la volonté de détruire les sociétés autochtones. Les épidémies de rougeole, de tuberculose, de grippe ou les maladies vénériennes se chargeront cependant d’éradiquer une grande partie des Indiens de la côte Est.

Les Français annexent des territoires au nom du roi de France, lequel bientôt se désintéressera de ces « quelques arpents de neige » et des peuples qui y vivent. Les Indiens ne subirent pas ou peu de massacres de la part des Français qui s’allièrent avec les certaines tribus en particulier pour favoriser leur commerce de fourrures. En 1763, vaincus, ils abandonnaient le Canada. Les Anglais allaient être confrontés à l’indépendance des treize colonies insurgées en 1776. Le traité de Paris officialise en 1783 la naissance des États-Unis. Dès lors, la conquête du territoire devient une des priorités de la jeune nation. Après l’achat de la Louisiane à Bonaparte en 1803, Lewis et Clarck remontent le Missouri et atteignent le Pacifique, une expédition à la découverte du continent et des peuples qui le composent. Le président Jefferson sait dès lors que la conquête de l’Ouest est possible.

Un des groupes indiens emblématique de la résistance à la conquête de l’ouest est les Sioux.

Avant l'arrivée de Christophe Colomb, on comptait environ huit millions d'Amérindiens, répartis très inégalement dans l'immense Nouveau-Monde. Des grandes civilisations accomplies et denses, telles les Incas, Mayas, Aztèques. Des nations confédérées et puissantes, telles les Iroquois et les Algonquins (modèles de "communisme primitif" qui inspirèrent Rousseau et Engels) Des groupes indépendants, agriculteurs ou chasseurs, régulièrement en guerre les uns contre les autres.

Les Indiens des Plaines furent les derniers touchés par la colonisation, les plus âpres à contester l'hégémonie des Blancs, les derniers à céder. Ce sont eux qui, en grande partie et pour ces raisons, ont forgé la légende de la conquête de l'ouest. Les Sioux sont sans doute les plus célèbres des Indiens des Plaines.

ORIGINE ET HISTOIRE DES TRIBUS SIOUX.

Le terme "sioux" serait une déformation française (due aux trappeurs) du mot algonquin "nadowessioux", signifiant "serpent", par métaphore, "ennemis". Les Sioux sont divisés en trois grands groupes linguistiques, les Dakota, les Nakota, les Lakota, eux-mêmes divisés en plusieurs tribus. (A ce propos, les Sioux n'ont jamais été aussi nombreux que l'ont laissé supposer les films, pas plus de 25.000) Francis Parkman, explorateur et historien, décrivit la société sioux, quelque temps avant l'arrivée des blancs.

Concentrés tout d'abord dans la partie nord du Mississipi et autour des Grands Lacs, les Sioux furent chassés vers les Plaines et les Black-Hills par les Ojibwas et les Chippewas. C'est sans doute à cette époque (milieu du XVIIIè siècle) qu'apparurent deux éléments d'origine européennes qui devaient révolutionner la culture indienne. Le cheval, réintroduit en Amérique par les Espagnols et dont des tribus comme les Comanches furent des pourvoyeurs. Le fusil, fourni par les trappeurs français (2).

Jusqu'en 1851, les contacts entre blancs et Indiens des Plaines furent très sporadiques. Les vastes territoires à l'ouest du Mississipi restaient le domaine des Indiens, en particulier des Sioux et des Cheyennes.

Devant l'accroissement considérable de la population américaine, le gouvernement promulgue le "Manifest Destiny" autorisant les colons à prendre possession des territoires vierges, à les dominer et à tuer les Indiens. Tout cela au nom de Dieu.

En 1851, à Fort-Laramie (dernier poste avancé sur la Frontière) est signé en présence de toutes les tribus des Plaines un traité réglementant le passage des colons sur les territoires indiens. IL instituait des frontières entre tribus et demandait à chacune de nommer un chef qui serait son interlocuteur face au gouvernement. En échange, on promit aux Indiens de la nourriture et une aide logistique. Le traité ne fut jamais appliqué.

Provocations, altercations, incidents éclatèrent, plus graves de jour en jour. Les colons appliquèrent le Manifest Destiny à la lettre. A partir de 1854, après le massacre de Grattan (une altercation entre Indiens et Soldats tourne au drame), la colère gronde.

La réaction vint des Sioux Santee. En 1862, ils semèrent la terreur parmi les colons mais la répression fut d'une extrème violence. Les chefs de la rébellion -38 sioux- furent pendus à Mankato (c'est à ce jour la plus grande exécution publique aux Etats-Unis).

Jusqu'en 1890, les Sioux, alliés la plupart aux autres tribus des Plaines, en particulier les Cheyennes, défendirent avec acharnement leurs territoires qui s'amenuisaient peu à peu au rythme des traités déshonorants et des découvertes aurifères. Ainsi, la terre sacrée des Sioux (les Black Hills), réserve pourtant imposée par les blancs, fut-elle entièrement envahie et saccagée après que l'on y découvrit de l'or.

Quant à la victoire de Little Big Horn (1876) ou les troupes du général Custer furent massacrées, elle fut le chant du cygne de la résistance indienne. Choquée, traumatisée, l'Amérique n'eut de cesse de châtier ceux qui avaient ébranlé sa puissance. Les Indiens furent traqués, les grands chefs emprisonnés, les tribus poussées vers d'affreuses réserves ou la faim et le dénuement auraient raison des survivants. Sitting Bull lui même dû se réfugier quelques années au Canada avant de se rendre, épuisé, aux autorités américaines (19 juillet 1881) Le légendaire chamane, instigateur de la victoire de Little Big Horn, parcourut ensuite un an durant les Etats-Unis dans le grand show de Buffalo Bill. Tous les soirs, devant un public avide d'aventures et d'émotions fortes, la conquête de l'ouest déroulait son tapis d'humilation pour celui qui n'était plus qu'une parodie de lui-même.

La puissance sioux, seule gardienne des Plaines, était lapidée, abattue, acculée à la mendicité au coeur de leurs sordides réserves

C'est alors qu'un nouvel espoir apparut pour les démunis. Une nouvelle forme de religion, la Ghost Dance, ou danse des esprits (pronée par un prophète paiute, Wovoka)

"La race indienne sera réunie, morts et vivants ensemble, sur une terre régénérée et elle connaitra à nouveau le bonheur des origines, libérée à jamais de la mort, de la maladie, de la misère"(3)

Mais aussi libérée de l'homme blanc... L'écho est immédiat, le vent de la révolte gronde. De malheureux fantômes décharnés entrent dans une danse effrénée en quête des esprits libérateurs de la race indienne. Ultime chimère, ultime rebellion. Deux incidents dus à la peur et à la maladresse des Américains anihileront définitivement toute aspiration indienne. Le meurtre de Sitting-Bull lors de son arrestation et le massacre d'une tribu entière à Wounded Knee Creek, le 29 décembre 1890.

Le 15 janvier 1891, la reddition définitive du peuple indien est acquise, l'Amérique conquise.

Les luttes pour la reconnaissance

En un siècle, 400 traités furent signés avec les Indiens. Tous violés par les Américains. Les réserves, qui devaient assurer liberté et subsistance aux Sioux, se réduisirent peu à peu en peau de chagrin. Les Américains déplacèrent des tribus entières pour les fixer sur des terres hostiles et désolées (on se rappelle le chemin des larmes des Cherokees par exemple). Le bison fut exterminé. La liste serait longue des exactions perpétrées par les blancs. La possession des terres de l'ouest devait s'effectuer à n'importe quel prix, la vie des Indiens comptait peu. Un bon Indien…

Dépossédés de leur culture aussi bien que de leur terre, ils durent apprendre à survivre en totale dépendance des Américains. Les réserves se transformèrent en véritables ghettos, en camps dont l'aspect semblait parfois en préfigurer d'autres. La plus totale pauvreté, l'alcool, le chômage firent des ravages. Les Indiens étaient considérés comme le dernier rouage de la société américaine, derrière les Noirs.

Pourtant, dès les années 1880, des voix s'étaient émues de leur sort. Un mouvement comme le "National Indian Defense Association" prit leur défense auprès du Congrès.

En 1881, parut un livre qui fit grand bruit. "Un siècle de déshonneur", de Helen Hunt Jackson, violent réquisitoire contre la politique gouvernementale. Ce qui n'empêchat pas la Cour Suprême de décider en 1883 qu'un Indien est par naissance un étranger et un sujet dépendant. En 1887, le Dawes General Allotment Act stipule que les terres prises aux Indiens seront divisées en parcelles et leur seront distribuées à raison de 160 arpents par famille. Le reste étant vendu aux enchères. Héritages et spéculateurs auront bientôt raison du patrimoine foncier des Indiens.

"Tuer l'Indien, sauver l'Homme" fut le mot d'ordre de l'intégration. Tout fut mis en oeuvre pour le respecter à la lettre. Education américaine, école obligatoire, brisure du système tribal...

L'intégration eut pourtant une conséquence inattendue. L'Anglais était devenue la langue véhiculaire des tribus indiennes, qui auparavant parlaient des langues très différentes (plus de 2.000 selon certaines sources) et ne se comprenaient pas toujours. l'Anglais favorisa la panindianisme, l'apparition d'une identité commune. Dès lors, la lutte pour la reconnaissance des droits autochtones se développa.

En 1924, les Indiens accèdent à la citoyenneté américaine. En 1934, l'"Indian Reorganization Act" abroge le Dawes Act en instaurant un gouvernement tribal basé sur le modèle traditionnel.

A partir de 1953, les Indiens se révoltent contre la politique de "Termination" visant à annuler les réserves et permettre l'intégration totale dans la société américaine. (la réserve, malgré ses défauts, restait un refuge "culturel" ou l'Indien renouait avec ses racines) La contestation atteindra son paroxysme dans les années 70, au coeur du mouvement hippie et du retour à la terre, avec la création de l'"American Indian movment" Soutenus par des personnalités telles Jane Fonda, Robert Redford ou Marlon Brando, les Indiens réussiront à sensibiliser l'opinion grâce à des actions très médiatiques. L'occupation du site de Wounded Knee, celle du pénitencier d'Alcatraz, la longue marche entre San Francisco et Washington.

En 1983, Ronald Reagan abolit la politique de Termination et encourage l'autodétermination des tribus indiennes.

Les Indiens appartiennent à l'imaginaire collectif de tout un chacun, débordant le cadre de la culture américaine. Le cinéma est en grande partie responsable de cette propagation, bien qu'elle fut ponctuée de clichés en tous genres.

Tensiomètre de l'opinion mondiale, Hollywood aujourd'hui a modifié son comportement vis à vis des Indiens. L'image de ces derniers s'améliore et progressivement devient objet de vénération. Le retour à la terre, aux sources primitives de l'homme civilisé de cette fin de siècle, passe par les racines indiennes. Racines qui sont celles de l'Amérique. Une Amérique hésitante, au socle d'argile, en quête d'une nouvelle identité, de nouvelles valeurs.

Les luttes indiennes ont permis des victoires. La vie dans les réserves s'améliore. Lentement certes mais accompagnée d'une perception humanitaire. L'Indien n'est plus un paria sur sa propre terre, il devient même objet de mode. Jamais il n'y eu autant d'Américains à revendiquer des origines indiennes. Joëlle Rostowski parle de "défi à l'histoire". Un génocide inachevé renait de ses cendres sous nos yeux. La population indienne augmente. Elle revendique fièrement sa culture synchrétique, son intégration à la société américaine passant par un retour à sa culture ancestrale.

Les Indiens du XXIè siècle ont une chance à saisir. "Dieu nous avait oubliés" disait le vieux chef Red Cloud, prisonnier dans sa réserve. Dieu recouvre la mémoire. Red Cloud peut chasser en paix dans les prairies éternelles. Son peuple relève la tête.

La tragique destinée de l’Afrique

Le drame de la traite négrière

Dès l’Antiquité, l’esclavage fut le fléau de l’Afrique : en Égypte en effet, les pyramides furent construites par des centaines de milliers d’esclaves dont beaucoup venaient de Nubie (l’actuel Soudan).

En 1542, le prélat espagnol Bartolomé de Las Casas, inquiet du sort réservé aux Indiens dans les plantations d’Amérique, sollicite de l’empereur Charles Quint de les faire remplacer par des esclaves en provenance du continent noir, jugés plus « solides ». À partir de 1550, les navires espagnols déportent jusqu’à 40 000 Africains par an. L’Espagne est rapidement suivie du Portugal, de la France et de l’Angleterre, qui déplacent des populations africaines vers leurs colonies américaines respectives. Les comptoirs négriers sont situés, en Afrique de l’Ouest, le long de la côte depuis l’île de Gorée (au Sénégal) jusqu’en Angola, et au Mozambique en Afrique de l’Est.

Il faut noter toutefois que les grands empires africains (Songhay, Abomey, Mali, Ashanti), de même que de nombreux royaumes côtiers, pratiquaient déjà l’esclavage, avec les prisonniers de guerre en particulier ou menant des razzias à cette fin propre. Mais si ces raids étaient une pratique ancienne, la demande européenne démultiplia le phénomène. Ainsi, sur la côte Est, où les Arabes trafiquaient depuis le viie siècle et qui comptait de nombreux comptoirs (le plus célèbre étant Zanzibar), il se vendit 600 000 esclaves entre 1830 et 1873 ! Le trafic d’esclaves transsaharien déporta des dizaines de milliers d’hommes depuis les boucles du Niger, vidant des territoires entiers.

Au total, entre quinze à trente millions d’hommes et de femmes furent déportés hors du continent africain vers d’autres destinations. La traite négrière, qui a dépeuplé des régions entières, a sans doute freiné le développement d’une grande partie du continent. À cela s’est ajoutée la colonisation qui, en instaurant des frontières arbitraires et en méconnaissant la culture des peuples, a favorisé la déstabilisation et les conflits après les indépendances.

Les premiers comptoirs en Afrique furent installés par les Portugais dès le xve siècle, mais c’est surtout la Grande-Bretagne et la France qui devinrent, au xixe siècle, les principales puissances coloniales africaines. Après l’interdiction de la traite négrière au début du xixe siècle, missionnaires, explorateurs et militaires se succèdent en Afrique : le continent est investi à cause de ses nombreuses richesses, et la colonisation y est facilitée par le nombre restreint d’États constitués capables de s’y opposer. En 1885, au cours de la Conférence de Berlin, les grandes puissances occidentales se partagent le continent en délimitant les zones d’influence des pays colonisateurs. L’Afrique contemporaine en est le résultat.

Là encore tous les peuples n’ont pas réagi de la même manière face au phénomène de la colonisation. Certains ont une histoire mouvementée que la rencontre avec « l’homme blanc » a démultiplié, tels les Zoulous.

LES ZOULOU

Les Zoulou appartiennent au groupe ethnico-linguistique Nguni. A l'origine, il s’agit d’une petite chefferie lignagère de 2.000 âmes installée sur les rives de l'Umfolezi, entourée de tribus aux traditions similaires. C'est en 1816 qu'ils font brusquement leur apparition dans l'histoire avec un personnage hors du commun.

Histoire de Chaka, le « Napoléon africain ».

Devenu chef de sa tribu en 1816 et leader de la confédération Nguni deux ans plus tard, Chaka (né en 1797) commence d'abord par réorganiser l'armée ("impi"). Il instaure la conscription et regroupe les guerriers par classes d'âges dans de grandes casernes. L'entraînement est terrible. Chaque homme doit par exemple danser plusieurs mois sur des épines afin de se durcir les pieds. La discipline est particulièrement sévère, la moindre désertion, le moindre fléchissement devant l'ennemi, c'est la mise à mort. Les célibataires ne peuvent se marier qu'après quinze ans de service et doivent avoir purifié leur sagaie dans le sang de l'ennemi.

L'armée est divisée en amabutho (régiments) conduits par un général (induna). Chaka révolutionne la stratégie militaire. D'abord, il modifie les armes. Au javelot, est ajoutée la sagaie courte (iklwa) munie d'une longue lame pour le combat au corps à corps. Puis un bouclier de peaux suffisamment haut et large pour protéger entièrement le combattant. L'impi est divisée en quatre corps, c'est la tactique de l'attaque en corne. Au centre, la "poitrine", constituée des meilleurs guerriers doit accrocher l'ennemi et le fixer. Sur les flancs, les "cornes", sont constituée de jeunes guerriers qui tenaillent l'ennemi en demi-lune. A l'arrière, le dos tourné au combat pour assurer une meilleure défense, les vétérans forment le soutien.

Précédé par un efficace service de renseignement, cette machine de guerre peut parcourir jusqu'à 80 kilomètres par jour, suivie par des adolescents (les udibi) chargés d'approvisionner les guerriers, d'achever les blessés et d'éventrer les morts afin que l'âme, que l'on croit être dans l'estomac, puisse s'envoler. Les survivants -si survivants il y a- sont incorporés de force dans l'armée zoulou.

Chaque village rencontré est pillé, les hommes tués. Les femmes sont réparties entre les guerriers. Les enfants intègrent l'udibi. Tous abandonnent leur langue natale. Ainsi, là où l'armée de Chaka passe, la nation zoulou se forme sur les cendres des autres ethnies.

L'Homme nouveau selon Chaka était en marche.

En très peu de temps, le Natal fut ravagé, la terreur embrasait tout l'est de l'Afrique du Sud. ceux qui n'étaient pas soumis arrivaient parfois à fuir pour former de nouveaux clans. Ainsi le chef Mzikikazi qui en 1821 fonde l'état Mtabele au nord du fleuve Orange. Les conquêtes zoulous bouleversent totalement la physionomie ethnosociologique de l'Afrique du Sud. D'exode en émigration, d'éradication ethnique en création d'états, l'Afrique du Sud se transforme au rythme de la révolution zouloue. Ce mécanisme s'appelle "Mfecane" ("martèlement")

A toute cette nation que Chaka créait, il fut attribué un nom : Ama Zoulou "peuple du ciel". A la mort de Chaka en 1828 (assassiné car sa dictature était devenue impitoyable), l'empire zoulou s'étendait de l'océan indien au Botswana, jusqu'aux frontières de la Tanzanie.

A ce moment, l'Homme blanc n'a fait qu'une timide apparition dans cette partie de l'Afrique. Alors qu'Anglais et Boers se déchirent déjà depuis des années pour la possession de la colonie du Cap, seuls quelques commerçants ont obtenus de Chaka de s'installer à Port Natal (la future Durban), simple comptoir sur la route des Indes.

En 1836, débute le "Grand Trek". C'est un peu la "conquête de l'ouest" de l'Afrique australe. Quand les Boers arrivent à Port-Natal, Dingaan, le successeur de Chaka lance les hostilités. Une partie de la troupe tombe dans un traquenard, 70 personnes sont assassinées. Le 17 février 1838 l'impi massacre 500 Boers à Blaauwkraus. Les jours suivants, la terreur se répand à nouveau dans le Natal.

Les Boers fuient vers le Transvaal. Pourtant les migrations s'amplifient et les Zoulous subissent leur première -et unique- défaite lors de la bataille de Blood River le 16 décembre 1838 (date devenue depuis jour férié en Afrique du Sud)

La conséquence immédiate est la création par les Boers de la République de Natalia, sur des terres cédées par le demi-frère de Dingaan, Mpande en 1843. Il règnera 32 ans en bonne intelligence avec ses alliés Boers qui l'ont reconnu comme seul roi zoulou. Il réussit tant bien que mal à maintenir l'unité d'un royaume dont les fondations se fissurent dangereusement.

A partir de 1846, avec l'aval de leur roi, les Zoulous sont installés dans des réserves morcelées, coupées par des corridors habités par les blancs. C'est le "Natal Native Land", prémices aux Bantoustans de l'Apartheid.

Lors du premier conflit opposant Anglais et Boers en 1851, les Zoulous se rangent aux côtés de ces derniers. En 1853, les Anglais reconnaissent l'indépendance du Transvall. En 1854, est instauré l'état libre d'Orange. La partition de l'Afrique du Sud entre états boers, racistes et ségrégationnistes, et états anglais, libéraux et assimilationnistes, a commencé. Avec la complicité passive des Zoulous qui voient d'un très bon oeil l'isolement des autres ethnies.

En 1873, le roi Cetshwayo succède à Mpande et souhaite unifier le Zoulouland. Retrouver la gloire passée. Les Boers s'y opposent fermement et l'agitation ethnique reprend.

Au même moment, le premier ministre anglais, Disraeli, décide d'agrandir l'Empire britannique à toutes les terres encore disponibles. Parmi celles-ci, les états boers et autochtones. En 1877, le Transvall au bord de la faillite est conquis. Le Zoulouland reste un obstacle car les tensions y sont vives et l'armée zoulou s'est reconstituée.

Sir Bartle Frere reçoit l'ordre d'éradiquer la puissance zouloue. Le 9 janvier 1879, une armée de 5.000 hommes commandée par lord Chelmsford s'enfonce en territoire zoulou. Elle sera décimée par l'impi de 40.000 hommes à Isandhlwana. La plus grande défaite de toute l'histoire coloniale anglaise. Le traumatisme est profond. La meilleure armée du monde écrasée par une armée de "sauvages" ! C'est à cette époque là d'ailleurs que le mythe zoulou se répand dans le monde. Jamais (à part peut-être les Américains à Little Big Horn) une grande puissance coloniale n'avait subi telle humiliation. Ce sera leur chant du cygne. 50.000 soldats aguerris déferlent sur le Zoulouland en Mars 1879. Ulundi la capitale est prise et rasée, le roi exilé en Angleterre (où il sera reçu comme un chef d'état par la reine Victoria qui l'admirait), le Zoulouland démantelé, divisé en 13 chefferies, annexé au Natal en 1887.

Dès lors, il en sera fini de la puissance militaire qui faisait trembler l'Afrique, si ce n'est une convulsion en 1906, vite maîtrisée. Les Zoulous entrent alors en politique avec le mouvement Inkatha. (A l'origine, ce terme était le nom de la couronne royale, symbole de la nation zouloue, composée d'herbes au pouvoir magique, brûlée par les Anglais lors de la conquête. Il s'agissait d'un "grand anneau sacré symbolisant l'unité du peuple et doté, grâce à sa forme circulaire, du pouvoir de rassembler tous les traîtres et les sujets mal disposés avec le reste de la nation dans l'affection commune du roi" (Mzala) La coutume voulait que l'Inkatha se transmette de génération en génération, jusqu'en 1879 date de sa destruction. Le symbole unitaire fut ressuscité pour préserver la culture zoulou et devint instrument de lutte entre les mains de Buthelezi.)

Les Zoulous et la politique (optionnel)

Les Zoulous ont toujours combattu l'apartheid ("développement séparé"). Cependant, l'isolement des autres ethnies flattait leur esprit hégémonique. Car l'apartheid n'est pas seulement la ségrégation des noirs par rapport aux blancs, mais aussi le regroupement des ethnies entre elles, dans les Bantoustans (Homelands). Ainsi l'attitude des Zoulous avec le pouvoir blanc fut-elle toujours empreinte d'ambigüité.

Au Kwazulu (Zoulouland), comme dans d'autres bantoustans, on assiste à la désagrégation de la vie sociale. La misère fait rage. L'obligation pour les hommes de travailler hors des homelands, l'entassement de différentes ethnies dans les townships ont réchauffé les tensions. Et c'est une population déstabilisée, aux repaires très flous, que mène l'Inkatha.

Fondée en 1928 et réactivée par Buthelezi en 1975, "l'Inkatha yenkululeko Yesizwe" fut d'abord un mouvement de libération culturelle. Il est vite devenu le flambeau de la résistance zouloue face à l'apartheid, mais aussi face à l'ANC (à dominante ethnique xhosa) Soupçonné d'avoir eu des subventions gouvernementales, le parti Inkatha est à l'origine des grandes révoltes des années 80, des massacres perpétrés dans les townships entre 1987 et 1991, la plupart du temps contre des membres de l'ANC.

Il semble que la fonction originelle de l'Inkatha ait été pervertie par Buthelezi qui l'a transformée en redoutable instrument de pouvoir, en machine de guerre (impi moderne) pour faire régner une quasi-dictature en Kwazulu.

Rien ne se décide, rien ne se fait sans son aval. Pour travailler, pour exister dans les méandres de l'apartheid, les Zoulou n'avaient souvent d'autre choix que d'adhérer au mouvement. Le roi des Zoulous, chef emblématique du Kwazulu, n'est plus que l'ombre bien pâle de ses prédécesseurs. L'esprit hégémonique de Chaka perdure aujourd'hui chez Buthelezi. Jusqu'à la libération de Mandela, l'Inkatha était l'interlocuteur privilégié du pouvoir blanc. Il a perdu ce rôle avec la chute de l'apartheid et devient un véritable mouvement "nationaliste". Ses "vigilantes" qui terrorisèrent les townships, sont une lointaine émanation lointaine, un triste avatar des guerriers de Chaka.

Dans la nouvelle Afrique du Sud, les Zoulous, ethnie majoritaire, ont un grand rôle à jouer. Passe-t-il par l'Inkatha ? S'ils considèrent que l'époque de Chaka est révolue, l'avenir leur appartient.

Prenons l’exemple d’un autre peuple mythique confronté à la colonisation. Les Masaï.

Ce sont des Nilotiques orientaux, du groupe linguistique Maa. Appartenance partagée avec leurs voisins Turkana et Samburu. Leur origine est mal connue mais il semble que les populations Nilotiques soient très anciennes (4 à 6.000 ans). Venues du Soudan et de l'Egypte, elles se seraient très vite assimilées aux indigènes des Grands Lacs.

" Dieu créa d'abord les Masaï, puis le bétail qui les fait vivre, et c'est ainsi que le bétail du monde leur appartient de droit divin ".

Les Masaï étaient des pasteurs, nomades au gré des pâturages, chasseurs pour défier le lion, seul roi dont ils acceptent la couronne, peuple élu du dieu Enkaï, grands, beaux et fiers au point de provoquer l'admiration de tous ceux qui les approchent. Alberto Moravia fut l'un de ceux là.

"... grands, minces, élégants, bien bâtis, chasseurs infatiguables (...) leur caractère est très agréable, gai, sans souci, léger. Ils sont aussi fats, vaniteux, distraits et très enfants, ils rient et s'amusent sans cesse..." (1)

Dans "Les vertes collines d'Afrique" (Ed. Folio 1969) Ernest Hemingway remémore une de ses rencontres avec les masaï.

" (les Masaï) avaient de longues jambes, portaient leurs cheveux tressés en une sorte de lourde queue en forme de massue qui battaient leurs épaules (...) Ils étaient grands, leurs dents blanches et saines et leurs cheveux étaient teints en brun rouge et disposés en frange bouclée sur leur front. Ils portaient des lances et ils étaient très beaux et extrèmement gais, ni maussades, ni méprisants comme ceux du nord. (...) C'étaient les gens les plus grands, les plus beaux que j'eusse vu en Afrique (...) Je n'ai jamais vu des êtres d'aussi bel aspect. "

Bien d'autres furent charmés par ce peuple charismatique qui résista toujours à l'acculturation. Pourtant les Masaï faillirent disparaitre bel et bien à la fin du siècle dernier, après que l'apogée de leur civilisation les eut conduits à travers un immense territoire allant du lac Turkana au centre de la Tanzanie. Après qu'ils eurent influé sur les arts et les institutions des contrées soumises.

Après que leur réputation guerrière se fut propagé dans les pays voisins, les caravanes ne pouvant traverser leur pays sans être rançonnées. Cette réputation belliqueuse précéda et engendra le mythe.

LES MASAI ET LA COLONISATION.

Johann Ludwig Krapf et Johannes Rebmann furent les premiers occidentaux à rencontrer les Masaï, en 1848. Mais la véritable exploration du pays masaï et la propagation du mythe commença en 1883. Joseph Thomson, un jeune anglais en mission pour la Royal Geographical Society of London, traversa pour la première fois leur territoire. Il gagna leur confiance, fut surnommé par ces derniers le "grand Laibon" : "sorcier du nord" et raconta ses aventures dès son retour en Angleterre. Les imaginations s'enflammèrent et la mode des safaris était lancée.

" Il n'existe pas de race plus remarquable et plus étonnante sur tout le continent africain et je dirais même sans trop de crainte de me tromper, sur l'ensemble des deux hémisphères. Par leur physique, leur manières, leurs coutumes et leur religion, ils se distinguent très nettement des vrais nègres. Ce sont les indigènes les plus magnifiquement bâtis que j'ai jamais vu ou dont j'ai jamais lue la description. De fort belles proportions, ils ont un corps régulier et lisse qui présente rarement la musculature noueuse des athlètes. "

Telle fut la description exaltée que fit Joseph Thomson à ses compatriotes fascinés.

Cependant, à l'instant ou les Masaï entraient dans la légende, une épouvantable épidémie de peste bovine décimait leurs troupeaux entrainant avec elle la famine. Affaiblis, les Masaï ne purent résister aux attaques de leurs ennemis de toujours, les Kikuyu. La variole et la pneumonie vinrent ensuite sonner le glas de l'ethnie, qui ne fut sauvée in-extremis de l'extinction que par l'intervention des blancs, en 1890, qui repoussèrent les Kikuyu et aidèrent les Masaï à se rétablir. Cela explique sans doute pourquoi les Masaï furent la seule ethnie d'Afrique orientale à accepter spontanément le protectorat anglais. Leur vaste territoire fut réduit considérablement et scindé en deux réserves, séparées par l'Uganda Railway (reliant Mombasa au lac Victoria). Dès lors, les Masaï bénificient d'une "bienveillante" indifférence de la part des colons, malgré quelques tentatives pour les adapter à la vie moderne.

Par leur indépendance vis à vis de tout autre peuple, leur fierté et leur mépris de l'étranger, par le sentiment toujours actuel d'être la race élue de l'Afrique, les Masaï sont longtemps demeuré hors des sentiers de la civilisation contemporaine. (contrairement aux Kikuyu, dont Jomo kenyatta fut le plus célèbre représentant) Les compromis qu'ils acceptèrent des blancs n'eurent d'autre dessein que la reconstitution du groupe après les désastres de 1890, et sa protection. Les Masaï comprirent vite qu'il était vain de s'opposer brutalement à la colonisation mais ils furent réticents à toute tentative d'assimilation dans la société kenyanne.

Grâce à leur talent d'éleveurs, ils participent à l'économie du pays, en toute indépendance et en sauvegardant leur intégrité ethnique. (2) Pourtant, malgré les distances qui séparent les réserves masaï des centres industriels, une forme d'acculturation insidieuse est en marche. Certains Masaï, se brûlant aux feux du développement, clochardisent dans les banlieues de Naïrobi. Tandis que d'autres, de plus en plus nombreux, en sont réduits à "jouer" aux Masaï pour les touristes dévoreurs d'âmes.

Les Masaï ne se sont jamais adapté au monde nouveau des colons. Ils n'ont eu de cesse de garder leur liberté. Mais dans un monde ou le modernisme grignote toujours plus ses marges, les peuples autochtones risquent à terme de se faire dévorer. Les Masaï appartiennent au paysage folklorique du Kenya qui les transforme peu à peu en caricatures d'eux mêmes. Tâchons cependant pas sombrer dans l'alarmisme car les Masaï ont la chance d'avoir pour eux et avec eux l'une des plus belles natures de la planète, qui tant qu'elle survivra, continuera à les protéger des déprédations sociales.

(1) "A quelle tribu appartiens-tu ?" Ed. Flammarion 1974.

(2) La prophétie du grand sorcier Mbatian se trouve ainsi réalisée. A sa mort, il prédit l'arrivée imminente de trois fléaux venus du nord qui allaient presque anéantir son peuple, laissant quelques survivants qui participeraient au grand bond en avant du Kenya vers la civilisation européenne. Ces trois fléaux étaient la peste bovine, la variole et l'homme blanc.

Troisième exemple de peuple mythique dont la résistance en revanche fut plus faible et qui est aujourd’hui en grand danger d’extinction.

Les Bochimans du Kalahari.

Considérée comme la plus ancienne d'Afrique, présente sur ce continent depuis plus de dix-mille ans, la civilisation bochimane se dispersait sur un territoire s'étirant du Cap de Bonne Espérance aux sources du Nil, comme en témoignent les nombreux vestiges rupestres parsemant ces régions (2). Elle fut balayée et peu à peu repoussée vers le sud par les invasions négroïdes, en particulier celles des Bantous.

Deux groupes se formèrent au gré des migrations. Les Hottentots, éleveurs et sédentaires et les actuels Bochimans, nomades et prédateurs.

(aujourd'hui, les Bochimans du Kalahari sont l'une des rares ethnies à vivre encore de prédation)

A l'arrivée des Hollandais, en 1652, les Bochimans étaient environ 300.000. Le glas de la destruction se mit à retentir sur l'Afrique du sud. Cernés, au nord par les Hottentots et les Bantous, au sud par l'avancée irrésistible des Bataves, les Bochimans se réfugièrent au delà de la Rivière Orange, dans les montagnes. En 1836, les Hollandais la franchissent. C'est le Grand Trek (3). Une campagne systématique de destruction des Bochimans est entreprise à partir de 1850. Plier ou périr. Une fois de plus, le choix de l'indigène face au colon. Le sang coule, le territoire se réduit comme une peau de chagrin. Les rescapés, les insoumis n'ont plus pour se réfugier que les steppes arides du Kalahari. Les Hottentots de leur côté paieront le plus lourd tribut aux guerres coloniales, ils seront presque entièrement exterminés. Aujourd'hui, il en reste moins de 35.000. Les Bochimans, eux, sont encore environ 70.000, tous en cours d'assimilation. (hors les "primitifs du kalahari).

C'est en 1936 que l'on eut l'idée de "sauvegarder" les survivants du Kalahari. L'exposition de Johannesburg présenta au public quelques spécimens ramenés par un chasseur de gros gibier. On se dit qu'après tout, les Bochimans du Kalahari faisaient partie du paysage, appartenaient à la faune locale. Ils furent dès lors considérés comme "l'une des sept merveilles de l'Afrique du sud".

En 1959, la réserve du Central Kalahari Game (Réserve de chasse du Kalahari Central) est créée. 52.600 kms2 de protection de l'âge de pierre. On y construisit un puit. Puis plusieurs. Les nomades s'installèrent autour de ces mannes providentielles et abandonnèrent peu à peu le nomadisme. En 1970, l'Afrique du sud créé le Bushmanland (actuellement en Namibie), un bantoustan qui comprend aujourd'hui quelques centaines de Bochimans.

Sous le fallacieux prétexte de contrôler une région instable, ou les guerres civiles succèdent aux guerres civiles, les militaires prennent quartier chez les Bochimans. Immanquablement suivis de cohortes de fonctionnaires qui élèvent des écoles et des centres administratifs.

Ainsi, dans le soi-disant dessein humanitaire des anciens colons, se dessine inéxorablement l'assimilation des Bochimans vivant en bordure du désert, la sédentarisation des premiers nomades de l'Afrique. Le Botswana reconnait aisémment la contribution bochimane à sa culture. Le développement de ce pays parmi les plus pauvres de la planète doit-il n'en conserver que le souvenir ?

Seuls les cinq-cent Bochimans du Kalahari continuent de perpétuer les gestes ancestraux des premiers habitants du continent africain.

L'AVENIR DES BOCHIMANS. Voir Survival.

" Après avoir survécu quelque deux ou trois millions d'années sans se transformer notablement, il (le peuple Bochiman) disparait aujourd'hui sous nos yeux. Non qu'il ne sache plus surmonter ses conditions de vie redoutables, mais du fait que notre civilisation scintille de plus en plus près de ses portes et qu'il vient, volontairement, se brûler à ses feux. D'ores et déjà, il est en marche vers l'occidentalisation irréversible. Deux ou trois millions d'années l'en séparent, mais elle n'est plus qu'à dix jours de marche."

Dernier refuge de la Préhistoire africaine, le Kalahari égratigné de toute part succombe peu à peu. Bien sûr, la vie des cinq-cent "petits-hommes" est très difficile. Mais ils vécurent ainsi des millénaires. Pourquoi faut-il toujours que nous nous mélions d'améliorer les conditions de ces peuples ? Améliorer signifie trop souvent assimiler, amener peu à peu à l'effroyable précarité de déraciné, d'esclave paumé de la civilisation moderne. Les Bochimans du Kalahari, comme bien d'autres "primitifs" sont le miroir de notre passé. Que son reflet flotte le plus longtemps possible dans nos yeux et nos coeurs. Une petite lumière qui s'éteint, c'est l'âme d'un peuple qui disparait. La parole à Survival pour la situation actuelle.

MOEURS ET COUTUMES DES BOCHIMANS.

Les Bochimans appartiennent au groupe Khoisan, comprenant également les Khoekhoe et les Hottentots. Ces peuples ont la particularité d'avoir un langage à base de "clicks", sons produits par l'aspiration de l'air lors de la prononciation des consonnes. Chaque groupe bochiman parle un dialecte différent, ce qui rend l'étude linguistique très complexe pour les ethnologues.

Ce sont les colons hollandais qui, au XVIIè siècle, ont donné leur nom aux nomades d'Afrique australe. "Bojesmannen" : "hommes de la brousse". Les anglais les ont appelés "bushmen". Eux-mêmes ne se nomment pas, exception faite de quelques groupes tels les "!Kung" d'Angola. Les Tswana les appellent "Basarwa" et les Hottentots "San". C'est aujourd'hui cette dernière appellation qui a les faveurs des scientifiques anglo-saxons. Longtemps en effet, on hésita sur le nom à donner à ces nomades. Le terme batave fut jugé peu flatteur mais que dire du terme Hottentot ? "San" veut dire "Chasseur-cueilleur" en langue Nama, mais aussi "vagabond, crétin". La justesse du premier terme est-elle dévalorisée par la seconde signification, plus conforme au statut des Bochimans au sein des populations voisines. Les Hottentots et les Tswana ayant toujours considéré les Bochimans comme des êtres inférieurs.

Peuples en Asie et en Océanie

La colonisation de l’Asie résulte d’une volonté des Européens de contrôler le commerce des épices, de trouver des débouchés commerciaux et de placer des capitaux. Lorsque les États européens arrivèrent en Asie, ils trouvèrent face à eux des empires, des États constitués, parfois très puissants, voire impérialistes. La colonisation prit surtout une forme de protectorat (souvent sous forme de collaboration forcée), en accord avec les autorités locales qui conservaient leur pouvoir.

La décolonisation fut souvent pacifique (exception faite de l’Indochine française) car largement négociée en amont, mais des problèmes subsistent. Ainsi, le Cachemire est revendiqué conjointement par l’Inde et le Pakistan et la guerre y fait rage depuis l’indépendance des deux pays en 1947. L’Indonésie a annexé en 1969 la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée (Irian Jaya), où les peuples papous autochtones sont peu à peu submergés. Aux Philippines, de nombreuses ethnies isolées sont en voie d’assimilation ou d’extinction, comme les Négritos. Qu’en est-il justement de ces populations ? Prenons l’exemple des Papous de Nouvelle-Guinée.

L'ORIGINE DES PAPOUS.

A l'époque paléolithique, les îles de Nouvelle-Guinée et d'Australie étaient soudées et formaient le continent du Sahul. Celui-ci était alors séparé du continent asiatique par des détroits peu profonds qui facilitèrent l'arrivée sur son sol de nombreux flux migratoires. Le premier d'entre eux, il y a 40.000 ans, installa les populations dîtes de type "négritos" ou "pygmées" le long des côtes marécageuses. Ces populations gravirent peu à peu les pentes escarpées des massifs centraux et s'établirent sur les Hauts Plateaux au climat plus favorable.

Ils y sont encore aujourd'hui et, découverts au cours du XXè siècle, dissimulent sans doute des trésors ethnographiques insoupçonnés.

Le second flux migratoire (entre le Xè et le IVè millénaire avant notre ère) jeta sur les rivages néo-guinéens des groupes de type "sémite-noirs", les Papous proprement dits. Il forment actuellement la majorité de la population.

Enfin, 5.000 ans avant J.C, les Mélanésiens de la grande migration polynésienne viennent s'ajouter au fabuleux brassage racial de la Nouvelle-Guinée en mélant leur sang à celui des indigènes, créant de fait de nouvelles ethnies métissées.

Entre temps, le Sahul s'était brisé en de multiples fragments insulaires, sous la montée des eaux dues à la glaciation de Würm. Séparées l'une de l'autre, l'Australie et la Nouvelle-Guinée sombrèrent dans un isolement total.

Des fouilles récentes dans les Hauts-Plateaux guinéens ont permi d'envisager ce que pouvait être la microéconomie papoue. Basée tout d'abord sur la pêche, la chasse et la cueillette, elle s'étendit ensuite à la culture légumière. Les plates formes cultivées bénéficiaient de systèmes d'irrigation qui furent à l'origine du développement de l'horticulture polynésienne (trace d'un tel complexe fut découvert à Kurk, au coeur des montagnes) Des sites et des outils lithiques vieux de 25.000 ans furent mis à jour ainsi que des vestiges de réseaux d'échanges commerciaux entre les tribus des Hauts-Plateaux et les tribus côtières

(un intense "marché" de coquillages utilitaires ou rituels et de haches de pierre). L'une des principales monnaie d'échange était le sel.

Lorsque les navigateurs européens entamèrent l' exploration des rives guinéennes, une multitude d'objets et d'armes en acier apparurent dans le réseau d'échanges papou. C'est ainsi que, pendant des siècles, passant de main en main, de tribus en tribus, de mer à montagne, des bribes de civilisation atteignirent sans le savoir les primitifs des Hauts-Plateaux.

LES GRANDES ETAPES DE LA DECOUVERTE.

Le "Râmâyana", célèbre poème épique indien de l'antiquité, mentionne déjà les "pics neigeux des montagnes occidentales" de la future Nouvelle-Guinée. Quant à l'historien chinois Chou Ju-Kua, il décrit les indigènes de l'île et les objets de culture dongson (âge de bronze de l'Inde et de l'Indonésie).

Ce sont là deux des plus anciens témoignages sur la Nouvelle-Guinée, connue des navigateurs et marchands orientaux depuis des temps reculés. (sans toutefois qu'il fut possible à quiconque de dire s'il s'agissait d'une île ou d'un continent)

Il faudra attendre 1512 pour que des Européens, Antonio d'Abreu et Francisco Serraro, aperçoivent les côtes de "l'île des mauvaises gens" (appelée ainsi à cause de l'agressivité des peuples rencontrés)

En 1526, Jeorge de Meneses aborde la côte ouest de l'île et la nomme "ilhas dos papuas" en référence à la chevelure des autochtones (en malais "papuwah" signifie "cheveux frisés")

En 1545, Ynigo Ortiz de Rotez prend possession des rivages nord au nom de l'Espagne. Surpris par la ressemblance entre les indigènes et ceux qu'il avait vu en Afrique, il nomme l'endroit "Nouvelle-Guinée".

Son insularité sera démontrée en 1606 par Luis Vaez de Torres qui, parti à la découverte des territoires austraux, en accomplit le tour.

Jusqu'au XVIIIè siècle, l'île fut revendiquée alternativement par l'Espagne et la Hollande mais ne fut jamais occupée par aucune puissance. Les Anglais, en 1770, implantèrent quelques comptoirs qu'ils durent abandonner devant le manque d'intéret manifesté par Londres. En revanche, les Hollandais, pour mieux contrôler le commerce des épices, annexent la partie occidentale de l'île en 1828.

Au cours du XIXè siècle, l'Europe s'interessa de plus en plus à la Nouvelle-Guinée, d'autant qu'il y fut trouvé de l'or. Pour contrer les vélléités coloniales des Allemands, les Australiens du Queensland annexèrent la région orientale au nom de la couronne britannique. En 1884, Bismarck promulgue un édit définissant les intérets commerciaux de l'Allemagne dans le Pacifique et aussitôt, Londres proclame son protectorat sur la partie sud-orientale de l'île. Peu de temps après, les Allemands annexent le nord-oriental qui devient le Kaiser Wilhemsland. Le sud-oriental devient colonie britannique et prend en 1906 le nom de Papouasie.

Au début du XXè siècle, la Nouvelle-Guinée était donc partagée entre trois puissances qui ignoraient tout ou presque de sa partie centrale.

L'Australie s'empara de l'île durant la Première Guerre Mondiale et en 1921, la S.D.N lui confia l'administration de la Papouasie et de l'ancien Kaiser Wilhemsland. La Hollande conserva le contrôle de la partie occidentale.

Base japonaise pendant le second conflit mondial, La Nouvelle-Guinée fut le théatre de sanglants combats qui prirent fin avec la reconquête australienne de 1945. L'ONU renouvelle alors son mandat à l'Australie et en 1949, les anciennes colonies allemandes et anglaises sont unifiées sous le nom de Papouasie Nouvelle-Guinée. La partie occidentale est rattachée en 1963 à l'Indonésie sous le nom d'Irian Jaya. (un plébiscite ratifiera ce rattachement en 1969, l'Act of free choice)

En 1975 enfin, la Papouasie Nouvelle-Guinée quitte le protectorat australien et devient indépendante.

QUE DEVIENNENT LES PAPOUS ?

Les conséquences de la colonisation furent moins désastreuses chez les Papous que chez d'autres peuples (tels leurs cousins aborigènes d'Australie par exemple) car elle fut de courte durée et difficile à exercer à cause de l'inaccesibilité d'une grande partie de leur territoire. (L'acculturation reste d'ailleurs cantonnée principalement aux côtes et aux plaines)

Un des événements les plus incroyables de ce siècle intervint en 1933. La découverte de près d'un million d' hommes dans la vallée de la Wahgi, formidable trouée fertile au milieu des Hauts-Plateaux. Un million de paléolithiques protégés depuis la nuit des temps par une immense barrière montagneuse et d'épaisses forêts, microcosme antédiluvien de l'aube atomique. Résurgeance dans l'imaginaire du XXè siècle du mythe de l'explorateur, des mondes inconnus, des peuples préhistoriques, de l'anthropophagie.

Jusqu'en 1951, grâce à l'aviation en particulier, d'autres tribus furent arrachées à l'âge de pierre. Et aujourd'hui, l'imagination s'enflamme quand on sait qu'en Nouvelle-Guinée,

Il existe encore des endroits inexplorés...

LES ASMAT, PEUPLE GUERRIER.

Les Asmat vivent dans une cuvette marécageuse coincée entre la mer et les contreforts des hautes chaines centrales. Cette position "privilégiée" les a longtemps protégé. Cook fut à l'origine de leur réputation belliqueuse car en 1770, lorsqu' il aborda les côtes Casuarinas, ils massacrèrent vingt de ses hommes.

Cette réputation les a poursuivi au cours des siècles puisqu'en 1961, ils furent accusés du meurtre du fils du célèbre banquier Rockfeller, venu faire un reportage photographique sur leur territoire. Il semble d'ailleurs qu'ils aient déclanché de nombreuses tueries jusqu'à la fin des années 60. Aujourd'hui, des jeux ont remplacés les combats. Mais l'éxutoire est-il efficace ? Ils restent craints.

Eux-mêmes se nomment "asmat ow" (nous véritables hommes/nous véritables arbres). Dans la mythologie asmat, l'arbre est symbole humain. "Les pieds de l'homme sont les racines de l'arbre et le tronc de l'arbre est le corps de l'homme, la tête de l'homme est le fruit de l'arbre".

C'est pourquoi ils étaient chasseurs de têtes. (La chasse aux têtes, interdite par les blancs, subsiste parfois chez certains groupes des Hautes-Terres d'Irian Jaya lors de querelles inter-tribales)

Les boucliers de ce peuple guerrier sont gigantesques et magnifiquement décorés avec du blanc de chaux, de la sève rouge de palétuvier mélangée à la fécule de sagou (produit à partir de la moelle du sagoutier, sorte de palmier, le sagou est un plat très prisé par les Papous)

Les Baruya, eux, furent découverts en 1951. Ils ont développé au cours des siècles une technique de fabrication du sel, destiné en particulier aux échanges avec les tribus voisines.

La rude colonisation de l’Océanie

Regroupant la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Polynésie, la Micronésie et la Mélanésie, l’Océanie abrite de très nombreuses populations autochtones (Aborigènes d’Australie, Maoris, Kanaks, Papous).

Étape sur les routes des mers du Sud, la Nouvelle-Zélande fut disputée, en 1839, entre Français et Anglais, ces derniers achetant finalement la terre aux Maoris. Le non-respect du traité signé entraîna une guerre entre émigrants et autochtones en 1843. Après des années de négociations (qui virent la création du premier mouvement nationaliste indigène au monde), les Maoris obtinrent, en 1883, l’égalité totale avec les colons, une représentation au Parlement, le droit de vote (étendu aux femmes en 1893, une première mondiale également).

LES MAORIS DE NOUVELLE-ZELANDE

Lorsque le 13 décembre 1642 Abel Tasman tente de débarquer sur les côtes de la nouvelle terre qu'il vient de découvrir, il est refoulé violemment par des guerriers au visage tatoué et aux armes de pierre. Le navigateur laisse plusieurs morts sur le terrain. Il faudra attendre le 6 octobre 1769 pour qu'un navire européen aborde de nouveau les rivages dangereux de la Nouvelle-Zélande et affronte ses redoutables défenseurs, les Maoris.

ORIGINE ET MIGRATIONS DES MAORIS.

Malgré la démonstration de Thor Eyerdal sur l'origine amérindienne des Polynésiens, il semble que l'hypothèse asiatique des migrations du Pacifique soit dorénavant admise. C'est après la glaciation de Würm que les îles du Pacifique furent peuplées progressivement par de petit groupes venus d'Asie du sud-est. Traversant l'océan sur des pirogues doubles (qui pouvaient transporter 60 personnes), ils envahirent la Polynésie en pratiquant le saut de puce d'une île à l'autre. Au bout de la chaîne migratoire, la Nouvelle-Zélande fut atteinte une première fois au Xè siècle, sans doute par hasard. Une légende maori retrace la découverte :

"Kupe quitte son île en pirogue suite à des démêlées familiales. Poursuivi par une seiche, il peut enfin la capturer après une longue odyssée. Puis il rentre chez lui pour annoncer la découverte d'une terre qu'il appelle "Tiritiri O Te Moana" (cadeau de la mer)"

En réalité, ce sont quinze milles personnes qui s'installent dans le pays. Ils introduisent le chien et le rat, exterminent le moa (sorte de grande autruche) ainsi que 45 espèces d'oiseaux. Les forêts elles aussi seront dévastées. Ces "proto Maoris" de la "Période Maorie primitive" vivaient dans des villages ouverts, en parfaite harmonie avec leurs voisins. Grands chasseurs, ils pratiquaient aussi la pêche, la cueillette, la culture (d'où la déforestation).

Au XVIè siècle, une seconde vague migratoire jette sept pirogues sur les côtes néo-zélandaises. Selon la légende, elles seraient venues de la patrie originelle Hawaiki, sans doute les Marquises. Chaque groupe se nomme du nom de sa pirogue. Sept tribus prennent ainsi possession du territoire. C'est pour lutter contre les blancs que les différentes tribus s'uniront au XIXè siècle sous le nom de "Tingata Maori" (Personne ordinaire)

Les Maoris sont d'abord installés sur la côte septentrionale de l'île du nord. Grâce à une forte démographie, ils occupent très vite l'ensemble de l'île. Pour des raisons encore obscures (sans doute liées au refroidissement climatique du XVIè siècle), les Maoris fortifient leurs villages, chaque tribu se replie sur elle-même et de sanglantes guerres intertribales éclatent. Les paisibles chasseurs-cueilleurs se transforment en redoutables guerriers. C'est la première vision qu'auront d'eux les Européens, ce qui protègera les Maoris jusqu'à l'arrivée de James Cook en 1769.

LES MAORIS FACE A LA COLONISATION EUROPEENNE.

Le 6 octobre 1769, James Cook à bord de l'Endeavour, aborde par l'est les côtes néo-zélandaises. (Au même moment croisait à l'ouest un navire français, celui de Jean-François Marie de Surville, qui sera tué lors d'une rixe avec les Maoris). Le capitaine Cook avait pour mission d'explorer les mers du sud, d'observer Vénus et surtout de faire le point sur le mythe du continent austral (vaste terre qui conduisait selon les croyances de l'époque, directement à l'Antarctique). Cook explora toutes les îles du Pacifique et contredit la légende. Ce continent n'existait pas. La Nouvelle-Zélande était séparée de l'Australie, elle même séparée de l'Antarctique. En revanche, il ramena à Londres de multiples espèces d'oiseaux et de plantes ainsi que les premières descriptions des Maoris.

"Ils ne sont pas aussi gras que les oisifs et voluptueux insulaires des mers du sud. Ils sont alertes et vigoureux et l'on aperçoit dans tout ce qu'ils font une adresse et une distinction peu commune"

D'autres explorateurs, tels Dumont D'Urville au siècle suivant, en feront une description nettement moins flatteuse. "Ils sont l'un des peuples les plus sauvages que nous ayons vu dans l'Océanie. Les armes à feu leur ont donné un moyen plus sûr de satisfaire les passions barbares, le besoin de vengeance, la soif du sang qui paraissent avoir été le seul mobile de cette peuplade"

De plus , les Maoris pratiquaient le cannibalisme...

Cook recommande chaudement la colonisation du pays mais l'Angleterre hésite à se lancer dans une aventure risquée, alors qu'elle a déjà forte à faire avec l'installation des convicts en Australie. Et la Nouvelle-Zélande est si inhospitalière !

Les premiers contacts avec les Maoris sont donc sporadiques, limité aux échanges. Les armes à feux intensifient la violence des guerres tribales et n'incitent guère l'établissement des Anglais. C'est d'Australie que vient le signal de la colonisation. La Nouvelle-Zélande doit accueillir les hommes libres que l'Australie refuse. En 1814 arrivent les premiers missionnaires, dont la tâche s'avère difficile. Les Maoris sont réfractaires aux préceptes chrétiens. Très vite pourtant, la langue maori est transcrite et en 1827, est publiée la première Bible en maori.

Mais Paris et Londres se disputent dorénavant la nouvelle colonie. En 1839, elles envoient deux expéditions prendre officiellement possession du territoire. Les Anglais arrivent les premiers et commencent à acheter aux Maoris leurs terres sans se soucier de leurs droits. Le gouverneur Hobson, afin d'éviter toute violence, négocie avec plusieurs chefs maoris. Le traité de Waitangi, le 6 février 1840, accorde la souveraineté de la Nouvelle-Zélande à l'Angleterre. En contrepartie de la cession de leurs terres, les Maoris obtiennent la citoyenneté anglaise et la jouissance foncière du domaine restant. De plus, la liberté des cultes est instaurée. La Nouvelle-Zélande devient colonie britannique. Les Français arrivent le lendemain...

Naturellement, le traité ne sera pas respecté. Les initiatives privées se multiplient, telle celle de la "New Zeeland Company" sous la direction de Wakefield. Edouard Wakefield était un utopiste qui voulait recréer à l'identique les conditions de vie anglaises en Nouvelle-Zélande. Il fut suivi par des milliers d'émigrants qui, au mépris du traité de Waitangi, confisquèrent les terres maories. Le chef Te Raupahara, l'un des signataires du traité, s'y opposa par la force en 1843. Ce fut le début des guerres maories.

De véritables batailles ensanglantent le pays pendant plusieurs années. Londres nomme George Grey gouverneur de Nouvelle-Zélande, suite à sa remarquable compréhension du problème aborigène en Australie. Aussitôt, celui-ci négocie avec les Maoris. Il apprend leur langue, respecte leurs traditions et pénètre ainsi leur culture (il écrira un ouvrage référentiel sur la culture maorie). Le calme s'installe. En 1853, il force Londres à adopter une Constitution ultra-libérale qui autonomise le territoire.

Malheureusement, les moyens de Grey sont insuffisants. Il ne pourra contenir de nouveau l'avidité des orpailleurs et des colons. Les troubles s'enchaînent aux exactions. En 1858, les chefs maoris créent le "Kotahitanga" (Mouvement unitaire des tribus) afin de mieux lutter contre les "pahekas" (blancs). Ils élisent un roi, Te Wherowhero. Le premier mouvement nationaliste est né, les Maoris sont désormais unifiés sous l'égide d'un seul représentant.

La guerre devient sporadique mais la guérilla se prolonge. Pendant ce temps, George Grey continue ses réformes. En 1865, il fait légaliser les coutumes agraires des indigènes, en 1867 il créé des tribunaux fonciers ainsi que quatre sièges maoris au Parlement. L'école s'ouvre aux enfants autochtones, à égalité avec les Anglais. En 1883, tous les Maoris de Nouvelle-Zélande ont le droit de vote. Rappelons à ce propos que la Nouvelle-Zélande fut le premier pays du monde à accorder le droit de vote aux femmes en 1893 (1)

Il fallait sans doute cette volonté d'assimilation, ces lois libérales pour sauver les Maoris. Car en cette fin de XIXè siècle, les fiers guerriers ne sont plus que quelques milliers, rongés par la maladie et l'alcool, endoctrinés par divers mouvements para religieux, messianiques et violents (2) Un paradoxe d'ailleurs pour cet état libéral qui n'a pas hésité à réagir fermement (malgré la bonne volonté de Grey) aux revendications maories. Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans tous les pays du monde. Quand tout semble perdu pour un peuple, il se tourne inexorablement vers les mouvements prophétiques et syncrétiques. Réprimés très violemment, ces mouvements disparaissent et laissent place à la lutte politique.

MAORITANGA

"Maoritanga" désigne l'art de vivre des Maoris, leur conception du monde, leur culture, l'état d'être maori. Depuis un siècle, toutes les revendications tendent vers l'amélioration de la Maoritanga, par la dénonciation du traité de Waitanga, jamais appliqué.

Dès 1892, les tribus instaurent le Parlement Maori Autonome dont les objectifs sont de contrer le pouvoir blanc par l'union des Maoris, d'obtenir le contrôle des terres ancestrales et d'appliquer le traité de Waitangi. Les objectifs n'ont guère changé depuis. En 1900, les Maoris entament leur résurrection grâce à des mesures lancées par les premiers universitaires autochtones. Mesures visant à endiguer la décadence, à améliorer les sanitaires, à développer la production agricole par la mise en valeur des terres.

Après avoir frôlé l'éradication, les Maoris sont aujourd'hui en pleine croissance. Ils sont plus de 300.000, soit environ 12 % de la population néo-zélandaise. Leurs traditions sont plus vivantes que jamais, portées par un art sublimé d'où émergent particulièrement de somptueuses sculptures anthropomorphiques Au cours du XXème siècle, les Maoris se sont forgés un véritable statut et forment un contre-pouvoir efficace. Leur principale revendication concerne toujours le traité de Waitangi qu'ils récusent. La Nouvelle-Zélande a mis en place un tribunal spécifique chargé d'examiner toutes les réclamations, le "Waitangi Tribunal". Les Maoris sont très attentifs à l'exemple du Canada et de la restitution des terres inuit.

Dans les années 60, un activisme inspiré du Black Power américain fleurit chez les jeunes Maoris. Le résultat de leurs actions, parfois violentes, est remarquable. La langue et la culture maorie sont introduites dans le système éducatif (le Maori devient langue officielle au même titre que l'Anglais en 1974).

Les Maoris entrent de plein pied dans la fonction publique, ils peuvent désormais avoir accès à tous les emplois et enfin, en 1980, sont instaurées des écoles bilingues. Rare réussite pour un peuple autochtone. Soulignons également que le métissage est devenu le ciment essentiel de la société néo-zélandaise et que les revendications identitaires des Maoris ont forgé la prise de conscience de l'identité blanche.

Bien sûr, là comme ailleurs, subsistent des problèmes. Le Traité de Waitangi n'est toujours pas officiellement ratifié et les Maoris réclament le contrôle de leurs terres. Cependant, on peut souhaiter que l'exemple canadien fasse tâche d'huile en Nouvelle-Zélande. L'amélioration permanente des relations entre les deux cultures ne peut que nous pousser à l'optimisme.

(1) L'historien américain Parsons déclarait que "La Nouvelle-Zélande fut le berceau du XXè siècle à cause des innovations sociales et de l'attribution de quatre sièges indigènes au Parlement" Les Maoris espèrent bien faire augmenter ce quota.

(2) Le plus violent fut le mouvement Hauhau, du nom de son prophète Te Ua Haumene. Inspiré par l'archange Gabriel, il promettait aux Maoris le salut éternel s'ils éliminaient les blancs et les infidèles. Un second mouvement important, le Ti Whitio O Rongonaï identifiait les Maoris aux tribus perdues d'Israël.

L’Australie devient anglaise grâce à James Cook, en 1770. Ne sachant tout d’abord que faire de cet immense territoire, l’Angleterre décida, à partir de 1793, d’y exiler sa population carcérale en surnombre, et d’autres populations de réprouvés. L’Australie vécut alors sa conquête de l’Ouest et les Aborigènes connurent l’enfer. Massacrés sans pitié par des colons, ils furent délogés de leurs sites sacrés où l’on découvrit des ressources minières. En 1967, les Aborigènes acquirent la nationalité australienne, puis récupérèrent en 1983 leur mythique terre sacrée d’Ayers Rock. Ils survivent aujourd’hui difficilement, minés par la pauvreté et l’alcool.

ORIGINE ET HISTOIRE DE LA RENCONTRE

Les Aborigènes, venant d'Asie du sud-est, auraient atteint l'Australie il y a 55.000 ans, avant qu'elle ne fut séparé du continent de Sahul par l'irrémédiable fracture de la glaciation de Würm.

Dès l'Antiquité, les Grecs avaient envisagé son existence dans l'hémisphère sud, pour faire contrepoids aux masses terrestres de l'hémisphère nord. Idée reprise dès la Renaissance, lorsque la Terre devint "ronde". On l'appela "Terra Australis Incognita"...

Des monnaies de bronze indonésiennes retrouvées sur la côte nord de l'Australie attestent de nombreux et réguliers contacts entre Aborigènes côtiers et pêcheurs malais. Vers 1600, ces derniers installèrent même quelques comptoirs saisonniers.

Pedro Fernandez de Quiros fut le premier européen à apercevoir la Terra Australis Incognita en 1605. William Janszoon, la même année, mouilla dans le golfe de Carpentarie. L'année suivante, Luis Vaez de Torres franchit le détroit qui porte aujourd'hui son nom (entre Australie et Nouvelle-Guinée) en 1616, Dirk Hartog débarque en Australie occidentale. En 1642, Tasman pose le pied en ... Tasmanie. Enfin, le 19 avril 1770, à Botany Bay, James Cook prend possession de la côte est au nom de l'Angleterre. Il la nomme Nouvelle Galles du Sud.

Jusqu'en 1786, l'Angleterre ne sut trop quoi faire de cette terre gigantesque et lointaine. La surpopulation carcérale et l'indépendance des Etats-Unis résolurent son problème. Jusqu'à cette époque, on avait coutume d'envoyer les "convicts" (bagnards) purger leur peine en Amérique. Faisant contre mauvaise fortune, le roi George III décida de remplacer l'Amérique par l'Australie. Débuta donc le peuplement de la nouvelle colonie. Le premier convoi de convicts arriva le 26 janvier 1788 à Port Jackson (Sydney aujourd'hui). Conduits par le capitaine Arthur Philipp (qui devint le premier gouverneur de l'île), 757 forçats et un régiment de marines, le New South Wales Corps, débarquèrent sur le sol australien. Un second convoi lui succède en 1790, composé de 200 putains repenties. Les premiers émigrés "libres" arriveront à partir de 1793.

Rousseauiste convaincu, le gouverneur Philipp tenta, avec le soutien du gouvernement anglais, d'instaurer des rapports amicaux avec les Aborigènes. Mais il ne pourra faire face à l'avidité des colons.

Le XIXè siècle est celui de toutes les aventures mais aussi celui de la conquête de l'ouest australien. Pour les Aborigènes, le XIXè siècle est le Temps du Cauchemar (2)

Les colons sont sans pitié envers ceux qu'ils considèrent comme des "êtres inférieurs et laids". Ils n'hésitent pas à s'installer sur les sites sacrés, au mépris de toute considération religieuse. Avec l'intensification de l'élevage qui raréfie le gibier habituel des Aborigènes, ceux-ci n'ont d'autre choix que de tuer des moutons. Selon le vieux principe de l'échange qu'ils croient également en vigueur chez les colons. Un morceau de ma terre contre quelques unes de vos bêtes. Làs ! Les représailles sont terribles, on abat sans sommation, on pend sans procès, on massacre des familles entières, on organise même des "chasses" dans le bush. Destruction systématique amplifiée par les découvertes minières et aurifères (sur les terres sacrées). Nouvel eldorado des antipodes, l'Australie devient le repaire des âmes perdues de la civilisation, des aventuriers de tout gabarit.

Aucun traité ne fut jamais signé avec les Aborigènes. Nomades, vivant en petits groupes, ils n'avaient aucune organisation représentative, contrairement aux Indiens d'Amérique du Nord. Contrairement à ces derniers également, les Aborigènes n'ont jamais fasciné les blancs. Bien au contraire. Aujourd'hui encore, malgré d'indéniables progrès législatifs sur leur sort, une bonne partie de la population australienne les considère toujours comme des "sous-hommes" ! Les guérillas et autres expéditions punitives continueront impunément jusqu'en 1930.

LA SITUATION DES ABORIGENES ET LEURS LUTTES

"Il est absolument nécessaire d'avoir recours à la force pour sortir le primitif de sa condition dégradante, lui faire perdre les habitudes acquises et le faire avancer vers la civilisation" dit un jour un certain Cunningham.

C'est ainsi que dès 1814, le gouverneur Macquarie créé "L'Institution Indigène", tenue par un ancien missionnaire, destinée à l'éducation des enfants. Ceux-ci préfèreront retourner dans le bush. Les tentatives ultérieures échoueront à cause de l'incompréhension des deux communautés. Il faudra attendre 1945 pour que les Aborigènes accèdent aux écoles blanches, en théorie tout au moins.

Un siècle après l'arrivée des premiers colons, il restait moins de 50.000 Aborigènes, sauvés grâce à l'étendue de leur territoire (Les Tasmaniens eurent moins de chance, qui disparurent définitivement en 1876) (3). Si le génocide a pu être évité, l'ethnocide en revanche a ravagé la communauté aborigène. Contrainte d'abandonner un mode de vie honni par les blancs, déstabilisée par la remise en cause de ses mythes, par le viol de ses terres sacrées. Humiliée aux portes d'une civilisation qui, de toute façon, la rejette. Et comme pour bien d'autres peuples traditionnels, les Aborigènes sont détruits par la pauvreté, l'alcool, les maladies vénériennes, massés aux franges des villes (d'où leurs surnoms de "fringe dwellers") ou parqués dans des ghettos (à Sydney par exemple).

Et comme pour faire écho aux difficultés que rencontrent les Aborigènes, voici ce que déclarait en 1982 le premier ministre du Queensland, John Bjelke-Petersen : "Ils peuvent protester jusqu'à la saint glinglin, nous ne leur rendrons pas leurs terres". Ce qui prouve une fois de plus qu'une législation ne change pas les mentalités en trois coups de cuillère à pot. Car les batailles juridiques s'intensifient pour la rétrocession des terres sacrées aux Aborigènes. Ceux-ci ont dorénavant le Droit pour eux mais bien du mal à le faire appliquer.

L'Australie est une nation fédérale qui a délégué jusqu'en 1967 aux états le droit de légiférer sur les problèmes aborigènes. La législation était donc différente selon qu'il s'agissait du Queensland (colonialiste et raciste) ou des territoires du sud (libéraux). Elle tend aujourd'hui à s'unifier, sous l'influence des luttes aborigènes entreprises depuis le début de ce siècle. Trois dates importantes dans ce combat : 1936 (instauration de tribunaux indigènes), 1967 (acquisition de la nationalité australienne), 1972 (création d'un Ministère des Affaires Aborigènes).

Diverses organisations autochtones, telles la Conférence Nationale Aborigène ou le Land Council (Conseil de la Terre, défense des intérêts fonciers) obtiennent des succès probants. En 1981, la Fédération des Conseils de la Terre participe à la commission sur les droits des minorités à l'ONU. Enfin en 1983, l'Australie rétrocède aux Aborigènes leur plus célèbre terre sacrée, l'Ayers Rock, dont ils gèrent efficacement l'attrait touristique.

Les Aborigènes ont gagné la reconnaissance internationale. Leur art pictural révélé par le Temps du Rêve suscite l'admiration des amateurs. L'onirisme et le panthéisme de leur relation charnelle à la terre de leurs ancêtres fascinent ceux dont le modernisme broie le coeur et l'âme. Pourtant, rien n'est résolu ou si peu. On s'enthousiasme pour mieux se détourner, on donne de l'argent pour apaiser sa conscience. Et après ? Les Aborigènes sont protégés par les mêmes droits que les blancs, mais ils ne sont pas blancs. L'Australie a du mal à se défaire de son histoire coloniale. Le chemin risque d'être encore long et semé de désillusions pour les fils du rêve. Cependant, lentement, une partie de la population admet la double identité culturelle de l'Australie. Les Aborigènes ont évité le pire. Bien qu'en voie d'assimilation et parlant anglais, ils peuvent fuir vers les sites sacrés, mettre leurs pas dans ceux de leurs ancêtres et retrouver le signe des pistes.

Que l'Australie redevienne pour eux ce qu'elle n'aurait jamais du cesser d'être : le Pays du Rêve Primordial. Ils ont récupéré les terres sacrées d’Ayers Rock (voir Survival).

(2) Les Aborigènes ont d'abord cru que les blancs étaient les fantômes de leurs ancêtres qui revenaient d'entre les morts. Dans leurs rites funéraires, la couleur blanche symbolise "l'autre côté de la vie". A la naissance, les Aborigènes sont très clairs. Les cadavres brûlés blanchissent et le deuil se porte souvent recouvert de peinture blanche ou de gypse.

(3) Depuis quelques années, une polémique fait rage en Tasmanie. Des Australiens militent pour la recouvrance des droits et la rétrocession des terres ancestrales des Tasmaniens. En 1842, des aventuriers blancs auraient enlevé des femmes aborigènes et se seraient installés dans les îles Fourneaux, à l'abri des regards. Il semble que ce soit leurs descendants qui clament aujourd'hui le droit à la reconnaissance.

Proche de là, la Nouvelle-Calédonie fut colonisée par les Français à partir de 1841. Pour les Kanaks, une longue déchéance commença qui ne s’arrêtera qu’après les accords Matignon en 1988.

LES KANAK

Originaires de Malaisie, les Kanak ont atteint la Nouvelle-Calédonie 4.000 ans avant notre ère à bord de pirogues à balancier (comme les Maoris) Avec eux, les Kanak apportent des plantes telles que le taro, l'arbre à pain, la canne à sucre et surtout l'igname, dont la culture est l'un des fondements culturels de leur civilisation. Certains ethnologues n'hésiteront pas à parler de "civilisation de l'igname". Tous les ans à l'automne, on enfouissait dans le sol bien irrigué des morceaux de la racine, le tubercule était ensuite récolté quatre à cinq mois plus tard. L'igname fut (et demeure) principal objet rituel d'échanges entre familles lors des cérémonies nuptiales ou natales. Les tubercules de grandes dimensions étaient offerts aux dignitaires.

Installés en micro-sociétés indépendantes les unes des autres, les peuples kanak ont développé des particularismes en fonction de leur environnement. Ainsi, certains ont inventé une forme de culture hydraulique en terrasses, d'autres de nouvelles formes artistiques (en particulier pétroglyphiques). Dans chaque communauté furent créées des institutions politiques et matrimoniales originales. Cependant, il est une chose que tous les Kanak ont toujours eu en commun, à quelque détail près. La cosmogonie et le culte des ancêtres lié à la terre. C'est ce dernier point qui sera à l'origine des plus grands troubles avec les colons. (1) Au XIXè siècle, trente-deux langues à majorité mélanésiennes étaient parlées sur le territoire. Aujourd'hui, il en reste vingt-huit. Preuve d'une indéniable richesse de la tradition orale et d'une ferme résistance à l'acculturation. (interdites en 1863, elles retrouvent leur légitimité en 1975 grâce à Jean-Marie Tjibaou)

C'est le 4 septembre 1774 que James Cook découvre l'île à laquelle il donnera le nom de "New Caledonia" à cause de la ressemblance entre ses côtes escarpées et celles de l'Ecosse.

"Il n'est guère au monde de peuple plus amical" dira l'amiral lors de sa première rencontre avec les Indigènes. Cette constatation sera pourtant rapidement démentie par les visiteurs suivants, le chevalier d'Entrecastraux en 1793, Dumont D'Urville en 1827 ou La Ferrière en 1845. Il est vrai qu'entre temps, on a découvert que ces Indigènes étaient cannibales (comme tant d'autres peuples il s'agissait plutôt d'un cannibalisme rituel).

C'est en 1841 que débute la colonisation et l'évangélisation des peuples kanak, par l'installation de missions protestantes aux îles Loyauté et catholiques (des maristes) aux îles des Pins en 1843. Les contacts sont d'abord cordiaux. Les Kanak traversent à ce moment là une difficile période, la famine fait rage et ils souhaitent pratiquer la "coutume"(2) avec les missionnaires. En 1846, suite au naufrage de leur navire, deux-cent marins français sont recueillis par les missionnaires. Leur conduite outrancière avec les Kanak entraîne une brutale réaction. Les missions sont attaquées, les prêtres en fuite.

Sur le territoire même de la Nouvelle-Calédonie, l'évangélisation continue. Malgré des tensions qui dégénèrent parfois (attaque du navire "Alcmène en 1850), les missionnaires entament un travail intelligent de persuasion, dans la lignée des Jésuites au Paraguay. Ils apprennent les langues indigènes, soutiennent leurs intérêts fonciers, tentent d'instaurer des phalanstères, se heurtent à l'administration coloniale. Les Kanak vont accepter l'évangélisation ainsi proposée et l'intégrer à leur cosmogonie dans un syncrétisme original. Ce que les missionnaires ont réussi, les fonctionnaires vont le détruire par la cupidité, l'incompréhension, un racisme outrancier, "un racisme de négation" selon Alban Bensa.

Le 24 septembre 1853, à Balade au nord de l'île, l'amiral Febvrier-Despointes proclame l'annexion de la Nouvelle-Calédonie à la France, au nom de l'empereur Napoléon III. Tardy de Montravel choisit le site de la future capitale, Port de France, qui deviendra Nouméa en 1866. Alors que le chef de l'île des Pins fait allégeance à la France, on décide que toutes les terres non occupées appartiennent à l'Etat. Les chefs kanak ne possèdent désormais que les arpents nécessaires à la survie de leurs clans. En 1859, afin d'éviter toute ingérence territoriale entre Kanak et colons, les premières réserves sont crées. Et peu à peu, devant l'afflux des nouveaux arrivants, les Kanak sont refoulés, les clans déchirés, les terres spoliées. Les missionnaires tenteront bien de s'y opposer mais la déchéance du peuple kanak a commencé et rien ne l'arrêtera plus jusqu'aux Accords de Matignon.

A l'exemple de l'Australie voisine, la Nouvelle-Calédonie devient terre de transportation, c'est-à-dire un bagne. A partir de 1864, les condamnés affluent, de plus en plus nombreux. En 1870, ils seront deux fois plus que les colons libres. D'abord cantonnés sur l'île de Nou. Bientôt éparpillés dans les campagnes, assignés aux travaux agricoles. A la fin de leur peine, ils peuvent s'installer comme colons libres avec des femmes bagnardes que l'on a fait venir exprès (ou des orphelines...) et bénéficient d'un délai de deux ans pour fonder une famille et une exploitation agricole. Outre les condamnés de droit commun, le bagne accueillera également des bannis (les Kabyles révoltés lors de la colonisation algérienne) et les Communards. Entre 1872 et 1878, cinq-mille Communards dont Henri Rochefort et Louise Michel goûteront aux charmes du bagne néo-calédonien. Lors de l'amnistie en 1880, seule Louise Michel souhaitera rester (mais rentrera finalement en métropole). Louise Michel fidèle à elle-même, révoltée jusqu'au bout des ongles qui non seulement se lie d'amitié avec les Kanak mais ira jusqu'à servir de porte-parole et de soutien au chef Ataï lors du grand soulèvement de 1878. Car les exactions continuent. Le vent de la révolte souffle sur l'île. A Pouebo en 1863. A Gatope en 1865. En 1866 est instauré "l'indigénat", concrétisation du système de réserves (supprimé en 1946) En 1867, on découvre du nickel. La fortune de la Nouvelle-Calédonie est assurée.

On fait venir des Asiatiques pour travailler dans les mines. On isole de plus en plus les Kanak. On incite les colons à pratiquer l'élevage extensif (peu de bêtes sur d'immenses terres). C'est l'origine de la révolte. Le bétail dévaste les terres kanak, ceux-ci réagissent en attaquant le poste militaire de la Foa. Quatre gendarmes et trente-neuf colons sont tués. Sous la direction du chef Ataï, une grande partie des tribus s'unissent. Là comme ailleurs, les clans jadis ennemis se retrouvent autour d'un même but, lutter contre l'oppresseur. Un début de conscience identitaire prélude aux revendications autonomistes. La rébellion va durer sept mois et il faudra des milliers de soldats pour en venir à bout. Ataï, trahi, sera assassiné. Les conséquences de cette insurrection seront importantes. En effet, la peur et la méfiance sont désormais incrustées dans les relations entre Caldoches et Kanak (les Kanak amis ou employés chez des colons se sont retournés contre eux dès le début de la révolte). C'est tout l'état d'esprit de la Nouvelle-Calédonie qui, jusqu'à aujourd'hui, en sera conditionné. Le fossé ouvert n'est toujours pas refermé. La répression fut terrible. Pour inciter le colon à revenir sur le caillou, le journal "La Nouvelle-Calédonie" n'hésite pas à écrire en juillet 1878 :

"Si l'on veut qu'il retourne avec confiance sur sa station, il faut que ceux qui ont osé l'attaquer aujourd'hui n'existent plus". Certains envisagèrent des chasses aux Kanak (à l'exemple de celles ouvertes contre les Tasmaniens qui disparurent à la même époque.)

A partir de 1894, le gouverneur Feillet stoppe la transportation et encourage les colons à venir planter du café. On appellera ces nouveaux arrivants les "colons Feillet". Un développement économique au mépris des Kanak. Dès 1895, ils doivent un impôt de capitation de 10 F par tête. Ersatz de l'impôt foncier qu'il ne peuvent payer. Les Kanak sont astreint à de terribles travaux pour payer cet impôt, lentement l'alcool ronge les âmes et les corps. Les épidémies font rage. Les Kanak se meurent dans l'indifférence totale. Lorsque Maurice Leenhardt arrive en Nouvelle-Calédonie en 1902, il est accueilli par un "Que venez-vous faire ? Dans dix ans il n'y aura plus de Kanak. Rien ne les relèvera plus de leur abjection, ils sont résignés à mourir" Et pourtant, grâce à lui, les Kanak relèvent la tête.

Grâce à lui, on créé en 1912 un Service Médical de Colonisation et d'Assistance Indigène. Grâce à lui, l'Europe découvre l'importance des mythes et de la civilisation kanak.

Un contingent kanak partira au front durant la Première Guerre Mondiale lors qu'une révolte éclatera en 1917. Lassitude des exactions, spoliations territoriales et refus de se battre pour la France. Le gouverneur Guyon, débarqué en 1925 est le premier à parler d'autonomie. Il n'aura pas le temps de mettre en oeuvre son programme, mais en 1934, suivant ses conseils, les Kanak sont recensés. Le débarquement de deux-cent mille GI's en 1942 bouleverse la colonie. Ceux-ci considèrent les Kanak comme des hommes et un modèle de société multiraciale s'offre aux yeux du peuple opprimé. La conscience identitaire réapparait.

En 1946, le code de l'indigénat est supprimé, les Kanak obtiennent la citoyenneté française et le droit de vote est progressivement étendu des élites à l'ensemble de la population autochtone en 1956. 1956, année de la loi Defferre sur la participation égalitaire de tous les Calédoniens à l'économie du pays. Mal reçue des Caldoches, cette loi fut la première qui tenta un rapprochement entre les deux communautés. Avec la libéralisation de la société kanak et la prise de conscience politique, un parti d'union se créé dès 1953. L'Union Calédonienne qui réunit sous un même slogan "Deux couleurs un seul peuple" les Kanak, les broussards, les ouvriers. En 1957, l'UC entre dans l'Assemblée Territoriale nouvellement créée par Gaston Defferre, majoritaire et prête à gouverner. Au grand dam des Caldoches conservateurs qui dès lors emploieront tous les moyens (parfois illégaux) pour faire échouer les velléités autonomistes de l'UC.

En 1963, les lois Jacquinot suppriment la loi Defferre, la métropole ressert son joug sur le caillou, la géostratégie l'emporte (premiers essais nucléaires à Mururoa, contrôle de la Polynésie face à l'Australie, position de la France dans l'hémisphère sud...) La Nouvelle-Calédonie devient une base avancée de la dissuasion française. En 1969, les lois Billotte instaurent un contrôle total sur les mines calédoniennes. En effet, les prix flambent, l'euphorie s'installe chez les Caldoches. Jusqu'en 1972, une nouvelle migration envahit la Nouvelle-Calédonie, pays de tous les espoirs, de toutes les richesses. Les Kanak sont une nouvelle fois tenus à l'écart et participent très peu à cette vague de prospérité. Pire, la Nouvelle-Calédonie redevient une colonie ou les exactions reprennent. Inspirés par la lutte des Noirs-Américains et par le mouvement étudiant de mai 68, les Kanak se révoltent. En 1969, Nidoïsch Naisseline, grand chef coutumier, crée le premier mouvement indépendantiste, les "Foulards Rouges", soutenu très vite par tous les Kanak. D'autres mouvements voient le jour tels le Front Uni de Libération Kanak (FULK) en 1974, l'Union Progressiste Mélanésienne en 1974, le Parti de Libération Kanak (PALIKA) en 1975. L'ensemble des partis se rangera en 1984 sous la bannière de Jean-Marie Tjibaou au sein du FLNKS. (c'est en 1978 que le RPCR de Jacques Lafleur -soutenu par le gouvernement- fut crée pour contrer ces mouvements) Rappelons qu'au coeur de l'opulence calédonienne en 1972, le Premier Ministre de l'époque, Pierre Messmer, déclarait : "A court et moyen terme, l'immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d'outre-mer devrait permettre d'éviter ce danger -présence française menacée- en maintenant et en améliorant le rapport numérique des communautés. A long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire" Noyer les Kanak pour mieux les annihiler. On ne saurait être plus clair. Quant à Bernard Pons, quelques années plus tard, il dira "Si les Kanak bougent nous leur serreront le kiki". On constate que les incidents d'Ouvéa en 1988 furent préparés bien en amont par la déplorable attitude des dirigeants français.

En 1984, des insurrections éclatent suite à l’assassinat d’un chef indépendantiste. Un changement de gouvernement en 1986 augmente d’interventionnisme de l’État français et réduit les droits des Kanaks, dont la réaction est violente. Un référendum discutable en 1987 (sur l’indépendance, boycotté par les indépendantistes), des exactions foncières et des procès qui acquittent les assassins d’indépendantistes mettent le feu aux poudres. Le 22 avril 1988, un commando du FLNKS attaque une brigade de gendarmerie, provoquant la mort de 4 gendarmes et la prise d’otage de 31 d’entre eux. Le 5 mai, l’armée française délivre les otages et tue 19 Kanaks. Le FLNKS appelle à la mobilisation générale.

La réélection de François Mitterrand et les accords Matignon évitent un bain de sang et une guerre post-coloniale à la France. En 1998, après la période probatoire de 10 ans (marquée par l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwéné Yeiwéné, les deux leaders indépendantistes), eut lieu un référendum sur l’autodétermination du territoire. Le maintien dans la République l’emporta, mais un nouvel accord fut signé avec les deux partis. La Nouvelle-Calédonie est aujourd’hui un territoire à « souveraineté partagée », avec ses propres institutions politiques. Ces transferts de compétence sont irréversibles et doivent amener la Nouvelle-Calédonie vers la souveraineté entière, malgré l’opposition continue du RPCR. Un référendum doit être organisé en 2014. Il est vraisemblable que la réponse sera favorable à l’indépendance, puisque telle semble être dorénavant la position de la France. Mais s’agira-t-il de l’indépendance de tout le territoire ou de sa partition entre Kanaks et Caldoches ?

Le Nunavut ("Notre Terre" en inuktitut) est le fruit d'un découpage des anciens Territoires du Nord-Ouest. Le domaine ancestral des Inuit leur est rétrocédé, sous administration autochtone (les Inuit représentent plus de 80 % de la population de la région). Cet événement historique est passé quasiment inaperçu en nos pays où l'on se targue de défendre le droit des peuples à disposer d'eux mêmes. L'année des peuples autochtones qui s'achève n'y eut qu'un faible écho. Pourtant, c'est la première fois qu'un état souverain et démocratique rétrocède à une minorité autochtone le droit d'administrer elle même la terre de ces ancêtres. Plus qu'un encouragement à d'autres initiatives de ce genre, il s'agit d'un véritable symbole dans les relations entre les peuples traditionnels souvent bafoués et notre civilisation en quête de nouvelles sources spirituelles. Un rapprochement ineffable, une prise de conscience.

LE MYTHE DE L'HYPERBOREE

Sous l'Antiquité, le nord représentait l'inconnu, le paradis, la liberté. On y supposait un homme libre vivant avec les dieux, l'hyperboréen. Platon disait "C'est au nord que les âmes s'élèvent". Borée est le vent de la génération qui conduit les âmes au delà d'un Styx de glace, contrée lointaine d'un bonheur absolu. "Le pays des Hyperboréens est plus distant de la Grèce que ne le sont l'Egypte ou Chypre" conclut Aristote. Longtemps ce mythe perdura, associé à celui, originel, que les Inuit transmirent. Il furent, dirent-ils, précédés par un peuple de géants cannibales vivant plus au nord, les Tornit ou Tunit. Légende vivace puisqu'il y a quelques années encore, des chasseurs inuit frémissaient à l'idée de les rencontrer s'ils s'égaraient. Certains prétendent même qu'on a retrouvé des traces de Tornit dans le Grand Nord ...

ORIGINE ET HISTOIRE DES INUIT AVANT L'ARRIVEE DES BLANCS

Plus prosaïquement, les Inuit ont suivi la grande migration amérindienne et traversèrent pour la plupart d'entre eux le détroit de Béring (il subsiste aujourd'hui quelques groupes inuit en Sibérie) Leur histoire se fond dans l'effroyable silence de la toundra. Elle se confond dans la mémoire occidentale avec la lente exploration du domaine arctique, les multiples drames de la quête du fameux passage du nord-ouest (le "détroit de Magellan" du nord)

D'Alaska, les Inuit se répandirent dans tout le nord canadien, atteignirent la terre d'Ellesmere il y a trois mille ans. Aux alentours de l'an mil, des vagues migratoires peuplent peu à peu le Groenland jusqu'au XIIIème siècle, époque à laquelle un petit groupe s'installe sur ce qui sera plus tard Thulé. Ils deviennent les hommes les plus septentrionaux du monde.

Les Vikings furent les premiers occidentaux à entretenir des relations avec les Inuit. En 985, Erik le Rouge avait pris possession du Groenland, vers l'an mil son fils Leif Erikson aborda le Vinland, enfin au XIIème siècle, un navire s'aventura dans les eaux de la Terre d'Ellesmere.

Inuit et Vikings se livrèrent pendant cinq siècles à de précieux échanges, ce qui lentement modifia l'écosystème des Inuit du sud groenlandais.

DE LA DECOUVERTE AUX EXPLORATIONS

Lorsqu'en 1497, Jean Cabot atteint le Labrador, il a sans doute aperçu quelques pêcheurs en kayak, que décrira en 1501 Alberto Cantino.

"Ils ont le visage peint de gros dessins à la façon des Indiens et quand ils vous regardent un grand air de fierté. Ils rient beaucoup et montrent grand plaisir. La couleur de la femme est plutôt blanche, le mâle au contraire est beaucoup plus foncé. Sauf le terrible regard de l'homme, ils nous ressemblent selon moi"

Après la circumnavigation de Magellan, la priorité devient la quête d'un passage nordique, au delà du cercle polaire, plus pratique et plus proche que le Cap Horn. En 1530, l'Angleterre lance son programme d'expansion maritime boréale.

En 1542, le pilote Jean Alphonse témoigne de sa rencontre avec les autochtones.

"Ils ont queues et visages de pourceaux, font leur maison dessous la terre et sont vêtus de peaux"

La perception des Européens s'est modifiée depuis le premier contact. C'est cette vision qui est dorénavant propagée par les voyageurs. Les Inuit (on dit alors Esquimaux) entrent dans le mythe et le stéréotype. Le costume même devient métaphore de la barbarie. C'est Hayes qui en 1860 parle de "l'animal humain qui répond au nom d'Esquimau".

En 1576, sir Martin Frobisher se lance vers un eldorado arctique et tente de rallier la Chine et le Japon par le cercle polaire. Il découvre la terre de Baffin et ramène en Angleterre une famille d'Inuit qui divertira la cour avant de mourir perclus d'humeur sous l'humide climat anglais.

C'est en 1616 que Baffin découvre le passage du nord-ouest. N'appartenant pas à la nomenklatura de l'époque, il ne sera pas cru et il faudra attendre deux siècles pour que les explorations arctiques reprennent. Deux siècles qui laisseront le temps aux Inuit du Canada de s'accoutumer aux changements progressifs dus aux premières rencontres. Deux siècles pendant lesquels certains petits groupes affronteront les baleiniers qui s'aventurent de plus en plus dans les eaux arctiques et détruisent la principale ressource des Inuit, la baleine.

En 1721, Hans Egelbe prend possession du Groenland au nom du Danemark. En 1763, l'Angleterre prend, elle, possession du Labrador. Dès lors, les Inuit côtiers mèlent leur destin à ceux des colons. Cela se passe plutôt bien d'ailleurs, les blancs comprennent très vite que dans un pays aussi hostile, ils ne peuvent se passer du concours des Inuit. En 1780, les Anglais leur donnent même des armes à feux pour se défendre contre leurs voisins Montagnais.

Le 10 août 1818, John Ross découvre la communauté de Thulé. Vingt à trente familles isolées depuis deux siècles, vivant à l'âge de pierre. Le groupe le plus septentrional du monde. La rencontre est déterminante pour les Inuit. Ceux-ci ont un esprit pragmatique qui leur permet de comprendre immédiatement les dangers de l'arrivée des blancs (profonde modification de leur écosystème) mais aussi les avantages.

Grâce au troc, ils vont se doter d'outils qui faciliteront la chasse, la pêche, permettant une vie meilleure. Car c'est là que réside le "génie" inuk. S'adapter à la modernité des colons pour en tirer le meilleur parti tout en conservant un mode de vie traditionnel. Plus encore : les petits groupes tels celui de Thulé vont encourager le métissage pour sortir de l'endogamie et éviter la consanguinité. (une conscience fruit d'une longue observation des chiens de traîneaux touchés par ce problème) Enfin, le prêt des femmes voire le don de celles-ci facilite le marchandage et la diplomatie. Ils se savent instantanément inférieurs techniquement aux blancs et agissent en conséquence.

Contrairement aux autres Amérindiens, les Inuit ne subiront pas de tentative de génocide. La barrière de glace, le froid intense, l'éloignement, le manque de richesse minières furent un efficace rempart protecteur contre la colonisation. Et lorsque celle-ci s'est faite de plus en plus oppressante, ils ont su se rendre indispensables. Combien d'expéditions durent-elle la vie sauve aux Inuit ? Que serait devenue la course au pôle sans la participation des Inuit ?

Le XIXè me siècle est celui des grandes épopées arctiques, raids sublimes et meurtriers, quête du pôle ou du passage du nord-ouest. Le XIXè me siècle est aussi celui du développement de la chasse industrielle à la baleine. De nombreuses rixes éclatent entre Inuit et baleiniers, ce qui n'empêche pas les Inuit de monnayer leur savoir-chasser. A la fin du XIXème siècle, plusieurs compagnies emploient des Inuit au Canada. Avec l'avancée de la colonisation dans le nord canadien, c'est la traite de fourrures qui se développe. Des comptoirs sont installés dans les endroits les plus reculés, les Inuit participent activement à ce commerce. Malheureusement, la civilisation amène également son lot de misère. Souvent, les Inuit sont sous-payés, ils sont régulièrement décimés par la maladie (début XXè une épidémie de grippe éradique plusieurs groupes) et l'alcool commence à faire des ravages.

En 1853, un premier accord de coopération est signé entre les Inuit et les Etats-Unis. Le 15 septembre 1854, Kane signe le premier traité international avec les Inuit. Une "coopération" factuelle s'installe.

En 1863, une dernière migration de la terre de Baffin entraîne une évolution capitale chez les Inuit de Thulé. Grâce aux innovations techniques de leurs cousins canadiens, le groupe septentrional réapprend à chasser le renne, modifie son comportement, se modernise. En 1872, il acquiert l'usage du fer. Enfin, de nombreux explorateurs partagent désormais leur vie et le regard stéréotypé de l'Européen évolue. C'est Knud Rasmussen (qui créé le comptoir de Thulé en 1910) qui le premier invente une anthropologie esquimaude, à laquelle il associe les Inuit, forgeant ainsi les bases même de leur conscientisation ethnique. Il est le promoteur de l'université du tiers-monde, l'inspirateur d'un futur gouvernement autochtone (premier gouvernement local : le conseil des chasseurs en 1930) L'inuktitut est transcrit, la population alphabétisée. L'oeuvre de Rasmussen chez les Esquimaux polaires est capitale.

Il a transformé cette mini-société autarcique et chamanique en une société duelle prête à affronter l'avenir sans rien perdre de ses traditions.

Malheureusement en 1951, une base américaine s'installe sur le site de Thulé. 5000 militaires face à 300 Inuit. Ces derniers sont expulsés, leurs territoires spoliés. La dérive commence, elle va durer quarante ans. Aujourd'hui, la base a été désaffectée et rétrocédée aux Inuit (sur ce problème et les Esquimaux de Thulé, il faut lire "LES DERNIERS ROIS DE THULE" de Jean Malaurie, paru aux Editions Plon, collection Terre Humaine. Le classique de l'ethnologie, le livre le plus important jamais écrit sur les Inuit)

LES INUIT DU CANADA

Au contact des baleiniers depuis plusieurs siècles, leur intégration fut plus rapide Salariés depuis la fin du siècle dernier, ils se sont sédentarisés progressivement. En revanche, les groupes inuit du grand nord, furent atteints tardivement par la colonisation et eurent des contacts sporadiques avec les trappeurs. Jusque dans les années 50, de nombreuses bandes isolées vivaient encore à l'écart de toute civilisation, pratiquant chasse et pêche comme aux temps ancestraux. Après la seconde guerre mondiale, des bases militaires, des services administratifs, sanitaires et éducatifs rompirent l'isolat. Le nomadisme s'estompa, les Inuit du grand nord entraient dans l'ère du modernisme.

Un système de coopératives, mis en place depuis 1959, a permis aux Inuit de se lancer à fond dans le capitalisme.

La gestion de leur patrimoine artistique, culturel, cynégétique génère des profits confortables. Ils ont su développer une entité commerciale autonome à l'intérieur de l'Etat. De nombreux problèmes demeurent cependant, en particulier les ravages provoqués par l'alcool qui brise leur élan vital. Une certaine frange de la population supporte mal l'acculturation, la sédentarisation. La jeune génération, grâce à l'enseignement de l'inuktitut, la transmission des traditions, la télévision autochtone (depuis 1981) devrait pouvoir assumer plus aisément sa structure biculturelle.

Diverses organisations inuit luttent depuis longtemps pour la reconnaissance de leurs droits fonciers et ethniques, le plus souvent avec succès. La plus importante de ces organisation est la Conférence Circumpolaire Inuit (CCI) créée en 1927, consultant à l'ONU en 1963, ONG depuis 1983, qui regroupe l'ensemble des groupes Inuit.

L'avenir appartient aux Inuit, seul peuple autochtone à n'avoir jamais pris les armes, seul peuple autochtone au monde à vivre encore sur la terre de leurs ancêtres.

ENCADRES : DEFINITIONS

"Inuit", au singulier "inuk" signifie "homme". Le terme courant d'Eskimo (esquimau) est la déformation d'un terme algonquin "eskimantsik" "mangeur de chair crue". Les Algonquins les nommèrent ainsi car ils furent surpris des méthodes culinaires de leurs voisins. Les Inuit parlent deux langues principales : l'inupiaq (ou inuktitut) au Groenland, en Sibérie, au Canada; le yupiq au sud-ouest de l'Alaska.

Il existe treize groupes inuit et autant de dialectes (trois groupes pour le Groenland). Eux-mêmes s'appellent Inuit au Canada, Kalaallit au Groenland, Inupiat au nord de l'Alaska et en Sibérie, Yuit au sud-ouest de l'Alaska. Ils s'unirent tous sous le nom d'INUIT en 1979 afin de se forger une véritable identité ethnique. sous l'égide de la Conférence Circumpolaire Inuit.

Actuellement, ils sont 30.000 au Canada (plus 20.000 métis), 45.000 au Groenland, 34.000 en Alaska, 2.000 en Sibérie. Au Canada, 40 % des Inuit ont moins de seize ans.

LES YANOMAMI, FILS DE LA LUNE.

Le territoire yanomami est partagé entre le Brésil et le Vénézuela.

" Au début des temps, la forêt n'était habitée que par une seule famille Yanomami. Elle vivait déjà de chasse et de pêche, en parfaite harmonie avec les esprits qui peuplent l'univers. Le père de cette famille était un grand chamane. Il vint à mourir. Son corps fut déposé sur un bûcher et incinéré afin que son âme n'erre pas dans la fôret. Pendant que la mère et le fils cherchaient tous les objets qui avaient appartenus au père afin de les brûler pour que plus rien ne rappelle son souvenir, la lune, qui à cette époque n'était pas encore montée dans le ciel, s'approcha doucement du brasier et mangea les cendres refroidies du chamane défunt. La mère se rendit compte du sacrilège. Pour se venger, elle lança dans sa direction des morceaux de bois. Mais elle ne put atteindre l'astre qui déjà fuyait dans le ciel. Le fils aîné arma son arc et tira deux flèches. La seconde blessa la lune qui se mit à saigner. De chaque goutte de sang qui tomba sur la terre, naquit un Yanomami, farouche et cruel. Né du sang, né dans le sang." (1)

Les Yanomami appartiennent à la grande migration de Béring, qui déversa sur le continent américain, voilà 40.000 ans, des flots de populations fuyant la glaciation.

Leurs yeux en amandes trahissent une lointaine origine asiatique et les unient à leurs "cousins" inuits du Canada.

Sans doute installés tout d'abord autour du rio Branco et du rio Negro, dans le bassin de l'Amazone, ils auraient été repoussés dans la Sierra Parima par les Arawaks chasseurs d'esclaves, lors des conquêtes portugaises. Ce repli montagnard les isola de toute pénétration humaine. Pendant plusieurs siècles, ils seront à l'écart de la colonisation, croisant parfois d'intrépides explorateurs en quête de l'Eldorado et des sources de l'Orénoque.

C'est en 1542 que le mythe de l'Eldorado prend son essor quand Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarre, découvre l'Amazone. Il prétend avoir repéré à cette occasion la légendaire contrée où chassent les Amazones (d'où le nom qu'il attribua au fleuve) et où règne un roi couvert d'or au milieu d'immenses plaines de cannelle.

Les conquistadores qui tenteront de rallier cette terre merveilleuse n'y trouveront que désillusion charriée par les eaux bouillonnantes de l'Orénoque (2)

De nombreux aventuriers se lanceront malgré tout à la quête de l'Eldorado, dont le célèbre Aguirre qui se proclamera même roi d'Amazonie. Sir Walter Raleigh, en conflit avec le roi d'Angleterre Jacques Ier, tentera de sauver sa tête en fabulant sur les découvertes extraordinaires qu'il fit lors de son expédition sur l'Orénoque. Il n'y parviendra pas mais ses récits feront rêver les cours européennes.

Car l'Eldorado représentait la Terre Promise pour une Europe en plaine conquête du Nouveau-Monde. L'Espagne et le Portugal allaient se déchirer pour son annexion sans jamais réussir pourtant à pénétrer le territoire des redoutables Indiens Guaharibos (3), gardiens du mythe.

Puis, vint le temps des lumières et l'esprit naturaliste. Les scientifiques de tout feu se succédèrent aux Guyanes, la botanique et la cartographie se substituaient à la folie de l'Eldorado. La Condamine et Humbolt furent parmi ceux qui contribuèrent à la connaissance des mystères de l'Amazonie. La découverte des sources de l'Orénoque devenait l'obsession, mais il fallait pénétrer le territoire Guaharibos.

La première rencontre marquante entre les blancs et les Guaharibos eut lieu en 1758. Francisco Badavilla et ses compagnons se firent flécher par les Indiens qui les avaient crus sans défense, car sans arcs. Dès lors, le mythe des redoutables Guaharibos succéda à celui de l'Eldorado.

En 1760, les guides indiens d'Apolinar Diez de la Fuente, effrayés, obligèrent l'explorateur à faire demi-tour à l'entrée du territoire Guaharibos.

En 1886, Chaffanjon crut atteindre les sources tant convoitées mais il se méprit. Il se heurta lui aussi aux Guaharibos, dont la réputation belliqueuse contribua sans doute autant que l'inexpugnable végétation, à retarder la profanation des sources de l'Orénoque.

Il faudra attendre 1951 et l'expédition Franco-Vénézuelienne de Joseph Grellier, pour que les sources de l'Orénoque soient déflorées et qu'un premier contact pacifique soit établi avec ceux que l'on nomme désormais "yanomami" (dont la signification en Indien est "êtres humains").

Les Yanomami font partie des dernières tribus primitives de cette fin de siècle. Du miel pour les ethnologues ! L'observation des sociétés dites primitives nous apprend une foule de choses sur notre propre évolution. Les derniers survivants du paléolithique respirent désormais sous la bulle bienfaisante de l'ethnologie, analysés et mastiqués au nom de la science. Il ne faudrait pourtant pas transformer cette "archéologie vivante" en musée des souvenirs. Les peuples primitifs ne sont pas des bêtes curieuses mais des êtres humains. Vouloir absolument les "éduquer" est une erreur. Leur protection passe d'abord par le respect de leur entité, de leur culture, de leur tradition et de leur quiétude. Qu'on leur fiche la paix, tant de peuples furent massacrés au nom de la foi, de la liberté, de la connaissance. Tant d'autres furent assimilés au point de perdre définitivement leur identité. La civilisation broie et charrie des monceaux de cadavres. Les Yanomami ne peuvent tomber au champ d'honneur des sacrifiés de l'évolution.

Alors, le Vénézuela fait ce qu'il peut pour protéger les Yanomami centraux, ceux qui n'ont pas encore été trop contaminé par les déjections du progrès. Leur territoire est interdit à tout visiteur, les frontières sont sous haute-surveillance (le Brésil voisin déploie un tout autre zèle avec "ses" Yanomami), les forêts ne sont pas exploitées. Combien de temps cela va-t-il durer ? Le Vénézuela peut se permettre le "luxe" de protéger ses ethnies tant que les revenus du pétrole alimenteront ses caisses. Mais après ? Le soleil brillera-t-il encore longtemps pour les "Fils de la lune" ?

A un journaliste qui lui demandait :

"Quel est l'avenir de ces Indiens ?"

Jacques Lizot répondit :

"Aucun. Mais leur fin précèdera la nôtre."

Jacques Lizot n'est pas un ethnologue comme les autres. Après son entrée au Collège de France, il est envoyé en mission chez les Yanomami en 1968. C'est la révélation, il décide de rester. Alain Kerjean dit que les Yanomami ont "secrété leur ethnologue". Il ne reviendra définitivement en France qu'en 1991, après vingt-trois ans passé en immersion totale chez les Yanomami. Vingt-trois ans à être accepté, à étudier, à observer, à comprendre. Avec beaucoup de pudeur et d'abnégation, il a appris à respecter et à aimer ce peuple auquel il a fait don de ses forces vives. Il n'a pas travaillé au seul nom de l'ethnologie mais en visionnaire, au nom de l'humanité toute entière. Connaître les peuples dits primitifs pour mieux connaître l'Homme. Pour mieux se connaître soi-même. L'ethnologie n'est pas autre chose que l'étude de l'homme ! Lizot demeure un exemple unique d'assimilation totale dans une société primitive. Le résultat de ces investigations a bousculé les conventions et l'ont condamné à la marginalisation auprès de ses pairs. En partageant la vie des Yanomami, par sa présence et son charisme, Jacques Lizot a sans doute contribué a retarder l'inéluctable avancée de la civilisation. Un ethnologue sert aussi à gagner du temps.

(1) tiré de "Yanomami, les coureurs de Jungle" Raymond Zochetti. Collection Vivre là-bas. L'Harmattan, Paris 1990.

(2) Christophe Colomb a sans doute découvert les bouches de l'Orénoque, lors de son quatrième voyage en 1498. Diedo de Ordaz fut le premier navigateur à remonter le fleuve jusqu'à Caura, en 1531.

(3) Ancien nom des Yanomami. Signifiait "hommes singes".

LES TCHOUKTCHES

Il est des peuples qui vivent dans une nature excessive, brutale, ou la violence des éléments n'a d'égale que la formidable détermination des hommes à la combattre et à la respecter. Près du détroit de Béring, ou l'Asie et l'Amérique joignent leur histoire dans un fracas de blocs de glace, vit un petit peuple chamanique et panthéiste. Le peuple tchouktche.

Sur un territoire grand comme une fois et demie la France, la Tchoukotka (District Autonome des Tchouktches), ils sont environ 15.000, agrippés à la pointe de la puissante fédération de Russie. Ce qui suscite cette réflexion de Jean Malaurie "Lorsque j'étais instituteur en Sibérie, les petits Tchouktchis me demandaient des nouvelles de l'Europe, puisqu'ils sont de l'Europe..."

Le tain bronzé, la peau claire, les yeux fendus, le crâne aplati, les cheveux noirs et durs, les Tchoutktches sont apparentés aux Inuits d'Amérique et aux Koryaks. Ils appartiennent au groupe linguistique paléo-sibérien.

Ce sont les Russes qui les ont appelés "tchau-tchu" (riche en rennes) Divisés en deux groupes : les sédentaires de la côte et les nomades éleveurs de rennes, ils se nomment eux-mêmes par les termes génériques de "li'Iyi'lilit" (ceux du langage réel), "ora wélat" (les hommes), "lite-ora wélat" (les véritables Hommes).

Les Tchouktches du littoral s'appellent "anqualit" (gens de la mer) ou "ramaglat" (habitants de la côte) Les étrangers sont désigné par le terme "alvayelilit" (ceux qui parlent une autre langue), les tribus voisines "tannit" (étranger), les Koriaks "lititannit" (les vrais étrangers).

L'origine des Tchouktches est indéfinie. Comme il n'y a pas de tradition orale sur le sujet, les ethnologues en sont réduits comme souvent à faire des hypothèses. La plupart pense cependant qu'ils seraient venus d'Alaska en refoulant les Kamtchadales et en se mélant aux Koriaks. Puis, ils auraient été chassés vers le nord par les Toungouses et les Yakoutes. Une autre théorie indique une provenance de l'Amour (fleuve frontière entre Russie et Chine)

HISTOIRE DES RELATIONS ENTRE RUSSES ET TCHOUKTCHES.

Atteints tardivement par l'expensionisme russe, les Tchouktches sont mentionnés pour la première fois en 1644 par le cosaque Michael Stadukhin. Il avait inscrit sur son rapport aux autorités le nom de la rivière ou habitaient les autochtones, la Chiukhcha.

La conquête commence par l'érection de la forteresse d'Anadyr (aujourd'hui capitale de la Tchoukotka) qu'investissent des garnisons de cosaques à partir de 1649. Mais les Tchouktches résistent, refusent de payer l'impot réclamé par le tsar. La région s'enflamme.

En 1729, le jeune Pierre II envoie l'armée de Paulutsky en Sibérie afin de mettre un terme à la guerre. D'abord victorieuse, elle est finalement battue par les Tchouktches et leurs alliés Koryaks en 1747. Il s'agit là d'un des échecs les plus cuisants de l'histoire coloniale de la Russie. Entre 1759 et 1764, la forteresse d'Anadyr est régulièrement attaquée puis assiégée par les Tchouktches. Elle finira par tomber et les Cosaques quitteront le pays. En 1784, débute le peuplement civil d'Anadyr. La paix revenue, les relations entre Tchouktches et colons russes s'améliorent, le commerce se développe et les Tchouktches acceptent de payer un tribut "volontaire" au tsar. C'est ainsi qu'au moment des foires, ils font des dons en nature (renards, peaux, etc...) Ce que les représentants du gouvernement nommaient modestement le "présent tchouktche". En compensation, ils recoivent des sommes d'argent avec lesquelles ils achètent des couteaux, du tabac, etc... Insidieusement, la dépendance s'installe. Les Russes amènent à la fois le mal et son remède, le progrès et la décadence. L'assistance médicale, la scolarisation, le développement d'une économie basée sur la renniculture et la pêche ne sauraient en aucun cas compenser l'alcool, la maladie, la perte progressive d'identité culturelle. Le gouvernement russe leur reconnait toutefois une forme d'indépendance. Publié en 1822, le "code indigène" présente les Tchouktches comme "indigènes pas du tout à la dépendance du gouvernement, gouvernés selon leurs coutumes et rites et payant le tribut de bon gré"

LES TCHOUKTCHES ET L'URSS

La soviétisation des Tchouktches n'a pu s'opérer que lentement, à coups d'autorité (l'interdiction des fêtes traditionnelles par exemple) et de collectivisme. Les éleveurs de rennes furent ainsi regroupés en associations et en coopératives dont l'efficacité permit au Tchoukotka de se hisser au premier rang des régions éleveurs de rennes de l'ex-URSS.

Le principal vecteur de la soviétisation fut l'éducation. En 1928, la langue tchouktche est transcrite en cyrillique permettant à l'enseignement russe de pénétrer les jeunes couches de population. Scolarisés, les jeunes nomades ne suivent plus leurs pères dans les étendues de la toundra. Peu à peu, ils se sédentarisent, acquièrent les rudiments de la civilisation marxiste et abandonnent les usages ancestraux.

Paradoxalement pourtant, le Marxisme a exacerbé les particularismes ethniques. Destinée avant tout à faciliter l'acculturation, la transcription de la langue tchoutkche a donné naissance à une presse, une radio et une littérature autochtone. La première oeuvre littéraire publiée en langue tchouktche, en 1940, est un recueil de fables anciennes. Prolongement dans l'écriture de la tradition orale. Ciment culturel, passage de l'état "primitif" à celui de "minorité", encouragement à l'émancipation.

Depuis quelques années, le développement des structures a permit de désenclaver la région (Moscou et Anadyr sont ralliés régulièrement par avion). Outre la renniculture chez les Tchoutkches des terres, la pêche est un élément important de l'économie des peuples du littoral. Ceux-ci sont les seuls au monde à avoir l'autorisation de chasser la baleine, élément vital et mythique de leur civilisation. Mais aujourd'hui ce sont les bateaux croisant dans le Pacifique qui leur fournisse le précieux cétacé. En revanche, ils continuent à chasser le morse.

Les Tchoutkches furent considérés par les Russes comme "affreux, sales, bêtes et méchants", un peuple attardé et englué dans des conditions de vie repoussantes (ils se sont longtemps lavé à l'urine, les chiens mangeaient à même leurs assiettes etc...) Jean Malaurie s'inscrit en faux contre cet axiome. " Les Tchoutkches ne sont pas en arrière de l'histoire comme l'a enseigné l'Eglise ou le Marxisme". La France et la Russie subventionnent un programme de formation des cadres autochtones afin que les populations sibériennes prennent en main leurs destinées, apprennent à franchir l'an 2000, et assument leur originalité dans un endroit du monde de plus en plus menacé par l'exploitation minière et ses conséquences sur l'environnement. Selon Jean Malaurie, c'est maintenant que commencent les problèmes pour les populations sibériennes longtemps protégées par le froid et la distance. La géopolitique et la géostratégie s'intéressent de plus en plus aux régions polaires. La protection même de ces régions passent par l'auto-prise en charge des autochtones.

LES LAPONS

QUI SONT LES LAPONS ET D'OU VIENNENT-ILS ?

"lapon", selon Linné, viendrait du finnois "lappa" (lappatae en latin), qui voulait dire "rapiécer des vêtements". Sans doute à cause du port de costumes fait de bric et de broc au XVIIIé siécle. Eux-même s'appelent les "Sâmes" ("hommes") ou "Sabmit" (terme attesté dès 1747). Ils sont nommés "Finn" par les Norvégiens.

Jean-François Regnard (1655-1709), qui participa à une expédition en Laponie, les décrit comme des gens "extrémement laids, ressemblant aux singes, sauvages qui n'ont aucune demeure" (tiré de son "Voyage en Laponie" réédité aux Editions du Griot)

Pour le célèbre naturaliste Carl Von Linné (1707-1778), "Les Lapons sont petits, maigres et minces. Ils sont nés pour trimer comme les oiseaux pour voler" (tiré de son "Voyage en Laponie", Editions La Différence, Paris 1983) Deux témoignages parmi tant d'autres sur un peuple dont déjà à l'aube de notre ère, Tacite disait : "Ils se nourrissent de plantes sauvages, s'habillent de peaux de bêtes et couchent sur la terre"

Car nous connaissons les Lapons depuis fort longtemps. Leur Histoire est étroitement liée à celle de leurs voisins scandinaves dont les incursions progressives et incidieuses ont peu à peu transformé l'environnement et la culture du peuple Sâme.

Comme les Scandinaves, les Lapons ne sont pas autochtones en Laponie mais ils en furent les premiers occupants au terme d'une série de migrations dont on a pu reconstituer le cheminement grâce à la linguistique (leur langue s'enrichissant de vocables des régions traversées) Les Lapons appartiennent à l'immense ramification ouralienne, dont sortirent de nombreux peuples tels les Samoyèdes qui leur sont proches. Trois mille ans environ avant J.C, ils quittent la vallée de la Volga et celle de l'Ob, pour des raisons encore obscures, se dirigent vers la Toundra et investissent la presque totalité de la péninsule scandinave. Les premiers contacts avec l'occident eurent lieu cinq siècles avant notre ére. Les Lapons rencontrèrent les peuples germaniques et cotoyèrent la puissance romaine (sans jamais tomber sous sa tutelle, ce qui explique pourquoi, comme les Basques, leur langue ne fut pas influencée par le latin) Ils durent pourtant battre en retraite sous la poussée des tribus finnoises et se réfugier toujours plus au nord, dans les régions ou on les trouve encore aujourd hui : sur les côtes de la mer Arctique, en Carélie (actuellement dans la presqu'île de Kola), au Finmark. Actuellement, les Lapons sont entre 50 et 70.000, disséminés sur un territoire assez vaste, que se partagent la Suède, la Norvège, la Finlande et la Russie.

LAPONS ET SCANDINAVES, UNE HISTOIRE COMMUNE

Au IXéme siècle, les Lapons sont chasseurs-cueilleurs-pêcheurs. Ils chassent le renne sauvage, la loutre, le phoque, l'ours et commercent avec les Scandinaves et la Principauté de Novgorod. Dès le XIème siècle, la Norvège prélève des impots sur les Lapons orientaux. C est le début de la "colonisation" incidieuse. C'est aussi le début de la séparation entre Lapons installés en Scandinavie et ceux installés en Carélie. Les premiers seront sous la dépendance progressive des états suèdois et norvégiens, les seconds sous la botte des Moscovites. Cette séparation existe encore de nos jours. Un même et seul peuple, deux évolutions distinctes, deux religions différentes.

Entamée dans la partie scandinave au XIéme siècle, l'évangélisation prend une tournure plus radicale au XVIè et XVIIème siècles. Le roi de Suède Gustave Ier Vasa (1495-1560) prêche fermement le luthéranisme, impose des missions en Laponie, rattache le Lappmark à la Suède et encourage l'émigration paysanne au-delà du cercle polaire. La Carélie n est pas en reste puisqu'en 1527, le moine Fédor traduit en russe les prières laponnes et qu en 1565, le moine Triphon construit une chapelle orthodoxe à Neiden (toujours debout) Luthéranisme à l'ouest, Orthodoxie à l'est, les Lapons vont désormais vivre avec la religion dominante, qu'ils teinteront de chamanisme en une dualité toujours actuelle. Au XVIIème siècle enfin, d'importants gisements miniers, cuivre et argent, sont découverts (Nasafjall en 1643), ce qui favorise l'arrivée massive de colons.

Afin de réguler cet afflux d'émigrants et de régler les velléités des états dans la possession des territoires lapons, deux traités sont signés qui fixent les frontières politiques de la Laponie, partagée entre Suède, Norvége et Russie. Le traité de Täyssnä en 1595 et celui de Knäred en 1613. Un troisième viendra préciser les frontières entre la Laponie et la Suède, celui de Strömstad en 1752.

Les Lapons, ethnie minoritaire, nomades tiraillés entre quatre états, ont subi très tôt l influence de la civilisation dans leurs coutumes et leur vie quotidienne. Ils ont su s'adapter aux régles nouvelles et ont pu souvent en tirer le meilleur parti. (ce qu'à l évidence les peuples qui connurent le "choc" frontal de la colonisation n'ont su faire) Ainsi la renniculture, qui caractérise tant la culture laponne aux yeux des européens, n'est-elle rien d'autre qu'une adaptation des Lapons à de nouvelles conditions de vie, dues au brassage des populations. Pourquoi sont-ils devenus éleveurs ? A partir du XVIème siècle, la pénétration scandinave entraîne la réduction des terres laponnes, la raréfaction du gibier (en particulier le renne sauvage) et donc le déclin du commerce des fourrures. Pressurisés de taxes, en quête de survie, les Lapons développèrent la renniculture grâce aux quelques têtes de bétail domestiqués qu ils possédaient déjâ. Si la plupart des groupes lapons se lancèrent dans l'élevage, une minorité seulement l'intensifia au point de participer activement à l'économie des états scandinaves.

Conclusion

Quand les peuples récupèrent leur histoire : "la vision des vaincus"

Et demain ?

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Jérôme Bimbenet
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