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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 09:39

Dans 3 jours, ce sera le premier tour des Présidentielles. Jamais je n'ai assisté à un tel bazar. Les deux candidats des primaires sont dans les choux ou au moins l'un d'entre eux. l'autre est poursuivi pour escroquerie et pourrait finalement se faire élire par cette droite arrogante et pleine de morgue qui court après sa revanche, qui parle même -en cas de défaite- d'un vol d'élections, comme si les élections lui appartenaient. Est-ce la droite démocratique ? Celle qui préfère faire élire un représentant de la droite dure féodale, soutenu par Sens Commun, ceux qui n'en n'ont pas, c'est-à dire les catholiques si tolérants qu'ils refusent tout ce qui n'est pas comme eux et qui lors de manifestations en 2013 ont cassé du flic et d'autres français comme de vulgaires délinquants! Bon, leur candidat est à la limite de la délinquance. 

Fillon (puisqu'il s'agit de lui), Le Pen et Mélenchon ne sont pas la France. Le Pen et Fillon veulent fermer le pays, le replier sur lui même, où sont les Lumières ? Où est la France que j'aime, celle de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu tous ceux qui ont inventé la démocratie moderne, celle de Victor Hugo et même de Chateaubriand, de Tocqueville, la France de Jaurès, de Blum, de De Gaulle! Une France loin d'être parfaite certes mais ouverte, tolérante, accueillante, bienveillante! Je n'entend parler que de fermeture, de retrait, de renégociation de l'Euro, de quitter l'Union européenne, de fermer les frontières, de racisme, d'homophobie,d'anti-islam, de politique sécuritaire, de rappel à Vichy et d'autres choses encore. Pour Le Pen et Fillon (que je mélange pas complètement pour les idées mais qui sont si proches en fait), la France doit se replier et souffrir, souffrir, comme le Christ sur la croix. Du sang de la sueur et des larmes, promet Fillon qui lui même fait l'inverse! Soutenu par des cathos fachos qui ont eu le toupet de manifester violemment contre des droits attribués à certaines personnes, des droits! Comment peut-on s'opposer à des droits ? Qui sont-ils pour imposer cette dictature de la pensée ? Des droits qui ne les concerne même pas, il s'agit du mariage civil, cela ne concerne pas les religions. Auraient-ils oublié que nous sommes un pays laïc ? Cela ne plaît pas à tout le monde mais un siècle après la Loi de 1905 il faudra bien s'y faire, cathos fachos et aussi quelques représentants des autres religions qui n'ont toujours rien compris (attention tous les cathos ne sont pas fachos loin de là mais ceux là....) Fille à la solde d'une France réactionnaire et féodale. Le Pen pire encore, qui n'arrive plus à cacher ce qu'elle est vraiment, antisémite, raciste, prônant la dictature en référence à Vichy encore et toujours. Tuez le Père, il reviendra vous hanter!! Pour l'homophobie, c'est plus dur, pas mal de cadres du FN sont homosexuels et ne s'en cachent pas! Un peu comme la SA dans les années 30, curieux non ? Alors, les deux électorats peuvent se croiser, Fillon d'ailleurs ne se gêne pas -en danger- de piquer les idées aux FN. Au moins Fillon est-il européen, c'est une qualité mais comment va-t-il faire pour instaurer la rigueur dans une Europe qui semble depuis quelques semaines aller mieux, en partenariat avec l'Allemagne qui fonctionne bien, le FMI vient d'indiquer que nous sommes en sortie de crise, la progression du  PIB français  n'est plus loin de la progression du PIB  de l'Allemagne. Hollande n'a donc pas complètement échoué ? Ah, ça va causer dans les chaumières de gauche!!  

Mélenchon c'est la France du passé. Robespierriste (seul vrai dictateur de l'histoire de France, violent, sanglant, mais incorruptible), révolutionnaire, jacobin, sans culottes, qui parle au nom d'un peuple qui n'en demande pas tant. C'est fou ce que le peuple a de porte paroles en période d'élections mais lui a t-on demandé son avis au peuple ? Le Pen aussi parle au nom du peuple (pas Fillon au moins, pas le seigneur féodal) et elle est si proche de Mélenchon par les idées, les extrêmes se rejoignent toujours. Mélenchon le rouge, allié des communistes... mise en commun des biens de production, pas de propriété privée, tout est à l'état et dictature du prolétariat... petit rappel de ce qu'est le communisme. Porté aussi par Poutou et Arthaud, trotskystes... révolution ouvrière mondiale et prise de pouvoir par les ouvriers dans le sang et la dictature, même pour Staline c'était trop. Voilà Arthaud et Poutou sous leurs airs sympas, Trotski 20 millions de morts à lui tout seul avec l'Armée rouge entre 1918 et 1923: Le communisme de Mélenchon, plus de 100 millions de morts dans le monde! Au moins le FN en tant que parti n'a -t-il pas ce score! 

Le Pen et Mélenchon veulent quitter l'Europe (ou l'Euro pour Mélenchon mais ça revient au même), le vieux rêve millénaire tenté par la violence et les guerres parce que c'était comme ça avec Charlemagne, le Saint Empire romain germanique ou Napoléon, une Europe dominée par une puissance mais déjà cette idée. Puis avec le XIXè siècle, un vrai idéal (pas une idéologie) européen, Victor Hugo et ses Etats-Unis d'Europe et d'autres. Alors bien sûr il y a eu le pangermanisme et le nazisme mais après la dernière guerre, pour la paix, on a construit enfin l'Europe. Alors oui, elle n'est pas parfaite (qui l'est ?), trop de technocratie, trop de distance avec le peuple, trop de mésentente entre pays, Oui il faut renégocier pour que l'Europe se rapproche des gens, que les lois soient compréhensibles et pas imposées bêtement, oui il faut faire un vrai gouvernement européen, une confédération avec un président élu qui représente l'UE dans le monde. Car effectivement, qui parle au nom de l'Europe ? Cela ne remet pas en cause notre souveraineté, les deux sont possibles pour les gens de bonne volonté. Oui il faut surveiller mieux les frontières de l'Europe mais ne pas fermer les frontières nationales, l'Europe nous a protégé et nous protège encore de la guerre. certes l'Europe est imparfaite, j'aurais souhaité une vraie Europe des peuples et des Nations, mais cela viendra. Il vaut mieux une Europe imparfaite que pas d'Europe du tout. 

Ma France, elle est en Europe, elle est le coeur de l'Europe, elle doit continuer à enflammer le monde par ses idées. Ma France elle doit être tolérante, ouverte, accueillante, bienveillante, laïque. Ma France elle doit être optimiste, joyeuse, aller de l'avant sans renier son passé, elle doit arrêter la contrition historique, arrêter le politiquement correct qui nous pourrit depuis Jospin. La France elle doit parler clair, aller droit au but, dire les choses et les expliquer. Que les hommes politiques de bonne volonté se mettent autour d'une table avec des idéaux mais sans idéologie, les idéologies sont destructrices, les idéaux font avancer. Mais ma France doit aussi savoir instaurer le respect des règles qui permettent de vivre ensemble. Elle a peur depuis si longtemps de choquer que l'ordre a disparu dans bien des endroits. Trop de démocratie tue la démocratie, il faut savoir appliquer les règles de vie communes avec une vraie discipline. La discipline n'empêche pas la démocratie,,bien au contraire, elle lui permet de mieux vivre, elle nous permet de mieux vivre. D'éviter l'anarchie.  Discipline c'est le respect des règles communes, pas le retour identitaire, pas la dictature, juste le respect des règles communes établies démocratiquement. Rien que cela ce serait un progrès car en France, de moins en moins de gens respectent les règles et l'etat n'intervient plus pour les faire respecter, par crainte de déranger tel ou tel groupe ethnique ou religieux. La lutte contre le djihadisme passe aussi par là. Pourquoi des enfants de la République ont-ils sombré dans le terrorisme ? Que leur propose la France ? Mais aussi que proposent-ils à la France ? Il ne faut pas tout attendre mais aussi se prendre en main. 

Je rappelle l'article 1 de la Constitution : "La France est une république indivisible..." donc il n'y pas de groupes religieux ou ethniques, il n'y a que des français. C'est tout. La démocratie pour subsister doit être forte mais pas à la Fillon, à la Le Pen ou à la Mélenchon. Ils ne sont pas la France de demain, ils sont la France d'hier. D'avant-hier. 

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:33

CONCLUSION

 

Si, comme le prétend Schopenhauer "La musique n'a pas pour objet la représentation, mais la volonté" (16), on peut à l'évidence arguer que Wagner a mis en oeuvre sa propre volonté au service d'une représentation. Partant de la première phrase de l'ouvrage de Schopenhauer "Le monde est ma représentation", suivant le précepte schopenhauérien sur l'aspect théâtral de l’ennui (ennui qui porte à la représentation), Wagner a finalement établi une représentation du monde dans notre propre représentation du monde. La volonté renvoie directement à la négation du vouloir-vivre, négation du vouloir-vivre qui en dernier lieu, par la mise en drame du concept, entraîne la représentation. On peut dire qu'en représentant les concepts schopenhauriens, Wagner les a simplement annihilés sur la scène, par sa volonté. Ce premier point, volontairement iconoclaste, ne doit cependant pas faire oublier l'essence même des représentations wagnériennes. Par la musique, expression de la volonté, Wagner a donné un sens artistique à la philosophie de Schopenhauer. La musique a le pouvoir d'atteindre l'Autre Monde et véhicule mieux que n'importe quel autre art la négation du vouloir-vivre. Elle permet la transition, le passage dans un monde nouveau, celui de la métaphysique et de l'inconscient. Wagner associe en permanence le désir d'amour avec le renoncement, le vouloir-vivre avec sa négation. Dans la négation du vouloir-vivre, c'est la fin de la souffrance que recherche le héros wagnérien, l'extinction de "l'élan vital' mais il ne peut se dégager de l'aliénation de la représentation. Seuls la destruction, le chaos et la naissance d'un "surhomme" peuvent régénérer le monde de sa représentation. A travers ces personnages, c'est Wagner qui se met en scène également, lui dont l’objectivation de la volonté était justement de régénérer le monde de l'art. Wagner, c'est Wotan, Siegfried et Parsifal. Wagner se prend pour Dieu. Et si Nietzsche peut écrire "Dieu est mort" (en dehors de toute considération philosophique), c'est qu'il avait écrit auparavant : "Wagner, mon Dieu". A travers son auto-déification, Wagner est véritablement le lien entre la pensée de Schopenhauer et celle de Nietzsche, il en est l'incontournable médiateur. Wagner, prophète du "chef d'oeuvre d'art total', a embrassé son art dans sa globalité et a tenté d'atteindre, en dernier lieu la fusion total de l'artiste avec l'esthétisme de son art. Se détournant ainsi de la représentation du monde par la négation du vouloir-vivre, il a, par la force de sa volonté objectivée, crée une oeuvre unique, par l'amplification et la sublimation de la pensée schopenhauérienne. Il est en quelque sorte devenu lui-même le "surhomme", artiste accompli, incarnation de la "volonté de puissance" nietzschéenne.

 

* Maître de chapelle

  1. in "Richard Wagner et la pensée schopenhauérienne" d'Edouard Sans, Ed.

Klinksiek, Paris 1969.

  1. "Richard Wagner et Tannhaüser à Paris" de Charles Baudelaire, et "Lettre à Richard Wagner"....: "Richard Wagner" de Stéphane Mallarmé, in "Oeuvres complètes" Ed. Gallimard, La Pléiade, Paris 1945. C'est inspiré par l'expérience esthétique wagnérienne que Mallarmé parlera de "creux néant musicien".
  2. in "Richard Wagner" Martin Gregor-Dellin. Ed. Fayard, Paris 1981. (p. 243)
  3. Lettre à Erwin Rohde, 8 octobre 1868.
  4. in "Richard Wagner" Martin Gregor-Dellin (p.381)
  5. in "Ma vie" de Richard Wagner, Ed. Buchet-Chastel. Paris, 1978.
  6. Lettre à Franz Liszt, le 16 décembre 1854.
  7. Lettre à Frauenstädt, le 30 décembre 1854.
  8. in "Compositeurs allemands lecteurs de Schopenhauer 1850-1920" dans "Présences de Schopenhauer" dirigé par Roger-Pol Droit, Ed. Grasset, Paris 1989.

(10) in "Le monde comme volonté et comme représentation". Arthur Schopenhauer.

Ed. PUF, Paris 1966 (p. 25-27) (11)Ibid. (p. 327-329)

  1. in "Wagner et notre temps" de Thomas Mann. Ed. Hachette/Pluriel, Paris 1978.
  2. in "Une communication à mes amis" Richard Wagner.
  1. in "Richard Wagner" de Jacques Bourgeois. Ed. D'Aujourd'hui, collection les Introuvables, Paris 1959. (p. 158)
  1. Nous aurions préféré, avec un a posteriori historique, le terme de "supra-homme".
  2. in "Richard Wagner" de Martin Gregor-Dellin, Ed. Fayard, Paris 1981. (p. 731)

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Devant l'abondance des titres, ne sont mentionnés ici que ceux effectivement consultés pour ce travail.

 

Arthur Schopenhauer

"Le monde comme volonté et comme représentation", traduction de A. Burdeau,

revue et corrigée par Richard Roos, Ed. PUF, Paris, 1966

"Le vouloir-vivre, l'art et la sagesse" (textes choisis par André Dez), Ed. PUF, Paris, 1991

"Aphorismes sur la sagesse dans la vie", traduction de J.A Cantacuzène, revue et corrigée par Richard Roos, Ed. PUF, collection Quadrige, Paris, 1994

 

Richard Wagner

"Ma vie", traduction de Martial Hulot, Ed. Buchet-Chastel, Paris, 1978 "Une communication à mes amis". Ed. Mercure de France, Paris, 1976.

 

Etudes sur Schopenhauer

Michelle Biget, "Compositeurs allemands lecteurs de Schopenhauer" in "Présences de Schopenhauer" sous la direction de Roger-Pol Droit, Ed. Grasset, Paris, 1989 Clément Rosset, "Schopenhauer. philosophe de l'absurde". Ed. PUF, collection Quadrige, Paris, 1994

Didier Raymond, "Schopenhauer". Ed. Seuil, collection Ecrivains de Toujours, Paris, 1995

 

Etudes sur Wagner

Martin Gregor-Dellin, "Richard Wagner". Ed. Fayard, Paris, 1981

  1. Bourgeois, "Richard Wagner". Ed. D'Aujourd'hui, collection Les

Introuvables, Paris, 1959

Thomas Mann, "Wagner et notre temps". Ed. Hachette/Pluriel, 1978

H ans Mayer, "Sur Richard Wagner". L'Arche Editeur, Paris, 1972

Marcel Schneider, "Wagner". Ed. Seuil, collection Solfèges, Paris, 1995

Edouard Sans, "Wagner. Schopenhauer et l'Anneau", in "Avant-Scène Opéra 8",

Janvier-Février 1977

Edouard Sans, "Wagner et la pensée schopenhauérienne". Ed. Klinksieck, Paris, 1969

 

 

 

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:26

L'OR DU RHIN

 

Nous allons procéder ici, grâce à l'exemple du prélude, à une véritable analyse de la transcription musicale wagnérienne des théories de Schopenhauer. Pour une meilleure compréhension de ce qui va suivre, il est important de savoir que "L'or du Rhin" raconte la naissance du monde. Tout d'abord, relisons le texte du philosophe (nous soulignons les mots qui renvoient directement à l'écoute du prélude).

 

"Dans les sons les plus graves de l'échelle musicale, dans la basse fondamentale, nous saisissons l’objectivation de la volonté à ses degrés inférieurs, comme la matière inorganique, la masse planétaire. Les sons aigus, plus légers et plus fugitifs sont tous, on le sait, des harmoniques accompagnant le son fondamental () On peut rapprocher ce fait de ce qui se passe dans la nature, tous les corps et tous les organismes doivent être considérés comme sortis des différents degrés de l'évolution de la masse planétaire qui est à la fois leur support et leur origine. C'est tout à fait le même rapport qui existe entre la basse fondamentale et les notes supérieures. Il existe une limite inférieure au-dessous de laquelle les sons graves cessent d'être perceptibles. De même, la matière ne peut être perçue sans forme et sans qualité, autrement dit elle ne peut être perçue que comme manifestation d'une force irréductible, qui est la manifestation de l'Idée () La note fondamentale est donc dans l'harmonie ce qu'est dans la nature la matière inorganique, la matière brute, sur laquelle tout repose, de laquelle tout sort et se développe. () Depuis la basse jusqu'à la voix qui dirige l'ensemble, nous retrouvons l'analogue des Idées, disposées en séries graduées, des Idées qui sont l'objectivation de la volonté. Les parties les plus graves répondent aux degrés inférieurs, c'est-à-dire aux corps inorganiques, mais doués déjà de certaines propriétés, les notes supérieures nous représentent les végétaux et les animaux. Les intervalles fixes de la gamme répondent aux degrés déterminés de la volonté objectivée, aux espèces déterminées de la nature. () La basse et les parties intermédiaires d'une harmonie n'exécutent pas une mélodie continue comme la partie supérieure qui exécute le chant, cette dernière seule peut courir librement et légèrement en faisant des modulations et des gammes, les autres vont plus lentement et ne suivent pas une mélodie propre. C'est la basse qui marche le plus lentement, elle représente la matière inanimée, elle ne monte et ne descend que par intervalles considérables () au-dessus de la basse sont des parties de ripieno ou de remplissage, elles répondent au monde organisé, leur mouvement est plus rapide mais sans mélodie suivie. Cette marche irrégulière () figure ce qui a lieu dans le monde des êtres sans raison (). Vient enfin la mélodie, exécutée par la voix principale, par la voix haute, la voix chantante.

 

la voix qui dirige l'ensemble, elle s'avance librement () et conserve d'un bout à l'autre du morceau un mouvement continu, image d'une pensée unique et nous y reconnaissons la volonté à son plus haut degré d'objectivation. la vie et les désirs pleinement conscients de l'homme. () La mélodie par essence reproduit tout cela, elle erre par mille chemins et s'éloigne sans cesse du ton fondamental. Elle se termine toujours par un retour final à la tonique, tous ces écarts de mélodie représentent les formes diverses du désir humain, son retour au ton fondamental en symbolise la réalisation. () Le monde pourrait être appelé une incarnation de la musique tout aussi bien qu'une incarnation de la volonté."

 

Analyse du prélude

 

Avant tout, nous pouvons suggérer que la description faite par Schopenhauer s'applique à tout le Ring. Le dernier passage souligné est en effet un raccourci de la Tétralogie, qui se termine, après le chaos, par un retour à la basse fondamentale et à la création d'un nouveau monde.

 

Le prélude débute par la basse fondamentale, l'accord parfait en mi bémol majeur tenu pendant 136 mesures qui représente la matière inorganique, brute, d'où toute vie jaillira. C'est le monisme primitif de la matière car celle-ci est lobjectivation de la volonté au stade élémentaire, une nouvelle dialectique sonore, le "Urmotiv". note immémoriale d'où s'élève l’élan de la volonté (dans la droite ligne du "Drang" "élan" et du "Wille" "volonté" des romantiques). La basse fondamentale symbolise l'état crépusculaire qui recèle la naissance de toute chose (état crépusculaire qui, dix-huit heures d'audition plus tard, refermera le Ring comme il l'avait ouvert). Comme l'indique Schopenhauer, la basse fondamentale monte et descend par intervalles considérables. A cette première note grave, se greffe sa quinte, puis l'octave, puis les autres harmoniques. Le thème de l'eau ainsi dévoilé se développe en séries graduées d'où se dégage le rythme principal. Puis, le mouvement orchestral chaloupe de plus en plus avec l'introduction d'autres instruments qui indiquent le passage progressif de l'état primitif à l'eau immobile puis son jaillissement vital. A la fin du prélude, elle coule à flots et bondit C'est le thème du Rhin, que nous retrouvons, comme nous l'avons annoncé, à la fin du "Crépuscule des Dieux". Puis enfin, la mélodie explose, chantée par les Filles du Rhin, sur un motif dont les vagues s'échappent encore de l'élément primordial. L'action est maintenant en place. Ainsi, les 136 mesures du prélude de "L'or du Rhin" viennent-elles d'évoquer la création du monde et la naissance de la vie, par une mise en pratique musicale des théories de Schopenhauer qui écrivait dans sa Lettre sur la musique :

"Nous pouvons considérer la nature dans son ensemble comme un développement gradué depuis l'existence purement aveugle jusqu'à la pleine conscience de soi." Allons plus loin avec Martin Gregor-Dellin. La tonalité de mi bémol de la basse fondamentale est celle de la genèse du monde sortant du néant. En allemand, cette tonalité est désignée par "Es". Or, "Es" est l'équivalent du pronom indéfini français "il" ou « on » ou encore "ça". Et, qu'est-ce d'autre que le "ça" freudien, si ce n'est une manifestation de l'irraisonné, c'est-à-dire dans le concept wagnérien (inspiré par Schopenhauer), l'indicibilité de l’objectivation de la volonté ? On sait que Freud était très attentif à la philosophie de Schopenhauer et à la musique de Wagner. Là n'est pas le sujet mais la remarque mérite d'être étudiée : Wagner pourrait être le lien entre Schopenhauer et Freud, car il a rendu sensible musicalement les forces instinctives de l'inconscient avant que celles-ci ne soient nommées. Sa musique (c'est très clair dans le prélude de l"Or du Rhin"), cherche à atteindre un "en-soi" des choses, un "ça", une énergie vitale, originelle. Wagner donne une expression musicale à ce qui est du domaine de la métaphysique, il est le "conscient de l'inconscient" ("das Wissende des Unbewufiten"), le dicible de l'indicible. Notons pour en terminer avec ce prélude, que tous les thèmes du Ring sortent de la basse fondamentale comme toute vie sort de la matière primitive.

 

LA WALKYRIE

Pour Schopenhauer, il y a analogie entre l'Univers et l'expression musicale, le prélude de "l'Or du Rhin" en est un exemple. L'ouverture de "La Walkyrie" confirme cet exemple. L'opéra se déroule plusieurs milliers d'années après "L'or du Rhin", le dieu Wotan prend alors une forme humaine et représente l’objectivation de la volonté. Le début de l'oeuvre recèle un processus de genèse identique à "L'or du Rhin". L'orage de l'ouverture permet le passage du divin à l'humain, la naissance de l'homme en proie à la violence des éléments et à sa propre souffrance intérieure. La fin de l'opéra est dominé par le thème du sort, le symbole de l'ordonnance suprême qui dépasse hommes et dieux, qui fait le lien avec "Siegfried" l'homme providentiel. Thème que nous retrouvons dans le "Crépuscule des dieux" et qui annonce, justement, la chute de la race divine et l'avènement d'un homme nouveau.

 

SIEGFRIED

 

"Siegfried" est un opéra où la nature est très présente. L'expression musicale représente un panthéisme sonore que Schopenhauer n'aurait pas renié. Siegfried le rédempteur et Brünnhilde la walkyrie, fille de Wotan, tombent amoureux Mais l'un et l'autre subissent les lois de la prédestination. Brünnhilde est condamnée par un décret à aimer Siegfried avant qu'elle ne le sache et Siegfried accomplira l'acte de la négation de la volonté. En effet, l'abolition de la douleur (du désir) passe cette négation. Car Siegfried et Brünnhilde souffrent, symbolisant par leurs chairs et leurs âmes la souffrance du monde. De ce fait, l'amour et la mort sont indissociables dans l'acte de négation de la volonté (cette négation ne peut se faire que par la conscience humaine qui seule, permet le retour à l'état originel). Nier le Vouloir-Vivre pour renaître. Nier un amour impur car déterminé pour le reconstruire dans la pureté originelle de la matière primitive. Par la mort. A la fin de l'opéra, les deux amants chantent "Joie de l'amour, joie de la mort". Et chacun part vers son destin. Brünnhilde va racheter les péchés du monde par son sacrifice. Siegfried atteint la Conscience au moment de sa mort et engendre un homme nouveau par l'anéantissement du Walhalla.

 

LE CREPUSCULE DES DIEUX

 

"Le crépuscule des dieux" marque la fin de la race divine et boucle ainsi l’Anneau par un retour à la matière primitive qui doit engendrer l'homme nouveau. Le cercle se referme, les thèmes musicaux qui ouvraient "L'or du Rhin" achèvent "Le crépuscule des dieux". L'opéra décrit l'apocalypse, la fin du pouvoir divin par le brûlement du Walhalla, la lutte vaine contre le destin, la négation de la volonté. Dans les flammes du Walhalla, Brünnhilde expie les péchés des dieux (le désir d'amour que lui prédestine Wotan pour faire échec à Siegfried) après avoir enduré toutes les souffrances morales. (Selon Schopenhauer, il faut s'installer au coeur de la contradiction et en assumer tous les effets, c'est-à dire se placer au coeur du feu : "au foyer de la volonté, dans le désir d'amour".) Le monde a un sens moral et pour ne pas l'avoir compris plus tôt, les hommes (et ici les dieux) ne peuvent trouver leurs saluts que dans la négation du vouloir-vivre. Schopenhauer écrivait dans "Parerga et Paralipomena" : "Croire que le monde n'a qu'un sens physique et non moral est l'erreur capitale, la plus grande, la plus néfaste perversité de la pensée". Wagner, lui aussi, accréditait la signification morale du monde. Pour avoir succombé au désir d'amour, Siegfried, encore "humain trop humain", s'est aliéné et a provoqué la chute du Walhalla.

 

La fin de la Tétralogie rejoint "L'Or du Rhin", en une genèse nouvelle, un retour à la nature grâce à la destruction (outre les influences de Schopenhauer, on y trouve, mêlées, celles de Bakounine "le plaisir de destruction est un plaisir créateur" -Bakounine qui voulait sacrifier Paris en holocauste- de Rousseau "retour à la nature" et de Feuerbach "l'homme nouveau post-révolutionnaire"). En exergue de sa partition, Wagner avait écrit : "La race des dieux a passé. Le trésor de ma science sacrée, je le livre au monde. Ce n'est plus l'or, ni le faste seigneurial, ni les liens trompeurs des traités qui régiront désormais l'Univers, mais la seule chose absolue, l'Amour". Et l'amour pur régnera avec la naissance d'une nouvelle humanité. Ainsi, l'homme nouveau, engendré par le chaos et la purification symbolique de l'holocauste, sera le "surhomme" ("Übermensch") qui pourra régénérer la race humaine, purifiée au détriment de celle des dieux Nous savons que Nietzsche va récupérer cette idée et qu'il la développera dans "Ainsi parla Zarathoustra", écrit en réaction à « Parsifal », l'autre "surhomme" wagnérien, dont nous allons maintenant examiner la matrice schopenhauérienne.

 

PARSIFAL

Dernier opéra de Wagner, "Parsifal est en fait une célébration mystique mêlant dans son souffle rédempteur des aspects chrétiens, panthéistes, bouddhiques, ésotériques et nihilistes. « Parsifal » est l'oeuvre où se concentrent toutes les préoccupations wagnériennes, une sorte de macro-microcosme philosophique, religieux et testamentaire. Un opéra manichéen où l'on retrouve une dichotomie aperçue déjà dans "Tristan et Isolde". L'opposition Jour/Nuit laisse place ici à l'opposition Pur/Impur. Que raconte « Parsifal »? La délivrance, par un jeune chevalier pur et ingénu, de la malédiction pesant sur le roi du Graal, Amfortas, et ses propres chevaliers. Souffrant d'une blessure indélébile (car charmé par le maléfice de Kundry, femme possédée), Amfortas ne peut consacrer le Graal et seul Parsifal, le chevalier pur, pourra sauver le monde par sa propre déification. Klingsor (l'ennemi du Graal) représente la conscience malheureuse, la sensualité à l'état pur, le plus haut degré d'affirmation de la volonté. Et bien sûr, il en souffre, car s'il mutile son désir pour atteindre la sainteté, celui-ci renaît sans arrêt (répétition du Vouloir-Vivre, rappelons la phrase de Schopenhauer : "Tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur", phrase que l'on peut répercuter dans le coeur de tous les héros wagnériens). Amfortas, lui, représente l'humanité souffrante soumise à la douleur sans cesse renouvelée pour avoir commis l'acte d'amour, l'affirmation par excellence du Vouloir-Vivre qui perpétue l'espèce et la douleur (voir la phrase de Schopenhauer). Il représente le microcosme schopenhauérien que le philosophe relie au macrocosme, l’ Univers (ici, le Divin).

 

L'amour d'Amfortas pour Kundry est le symbole de l'humanité face au péché originel et la tentation suprême. D'ailleurs, le motif musical de "La souffrance" est récurrent dans "Parsifal'. se fondant à la fin de la cérémonie du Graal dans celui de "La promesse", ultime espoir d'une vie meilleure promise par Parsifal. Parsifal lui-même représente l'évolution de la conscience. Il passe du stade de "simple d'esprit" (la matière primitive chez Schopenhauer) à celui de la conscience pure, ("L'élévation". "Erhebung") identifiée ici avec le divin. Nous n'irons pas plus loin dans l'analyse de l'opéra, car elle nécessiterait un "hors-sujet" religieux. Précisons cependant que la matrice du drame (bien qu'inspirée de Chrétien de Troyes) est schopenhauérienne et reprend les préoccupations mystiques du philosophe, en particulier par les influences de la pensée bouddhiste. Amfortas ne peut être libéré que par la contemplation, la pitié, l'ascétisme, seuls remèdes à la négation du vouloir-vivre (nous pouvons en dire autant de Klingsor). Gregor-Dellin précise à propos de « Parsifal » : "Ce que sa mystique de la rédemption exprime est la dimension conjuratoire de la négation de la volonté, une symbolisation de l'extinction. C'est la seule oeuvre que Wagner créa entièrement dans l'esprit de Schopenhauer. Dans ce refus puissamment et même exagérément stylisé d'un siècle optimiste et civilisateur et de sa réalité () il est juste de parler d'une oeuvre d'adieu au monde". (16)

 

Wagner a, dans ce dernier drame, poussé à l'extrême les paraboles développées dans la Tétralogie. Au-delà de la délivrance du monde par sa rédemption et de la fin de la race des dieux, c'est l'homme pur qui devient Dieu, paroxysme syncrétique de la théorie du "surhomme". La célébration finale du Graal est le symbole de l'accession humaine au stade divin. Nietzsche ne comprit pas la logique de Wagner, inscrite dans la continuité du Ring. Il accusa le musicien d'être tombé au pied de la croix et interpréta "Parsifal' comme une apologie de la faiblesse et du renoncement de lêtre humain. Il inventa Zarathoustra pour contrer Parsifal, lui attribua la symbolique du père (qu'il perdit à 5 ans), de l'ami (car fâché avec Wagner) et du maître (car détaché de Schopenhauer). Nietzsche forgea son propre "surhomme" en réaction à "l'homme devenu Dieu" qu'est Parsifal. (On sait hélas combien Wagner et Nietzsche furent incompris dans leur démarche, la lecture "premier degré" de ces philosophies a mené le monde au bord du chaos.)

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:22

DEUXIEME PARTIE

 

"La musique est placée tout à fait en dehors des autres arts. Nous ne pouvons plus y trouver la copie, la reproduction de l'Idée de l'être tel qu'il se manifeste dans le monde; et d'autre part, c'est un art si élevé et si admirable, si propre à émouvoir nos sentiments les plus intimes, si profondément et si entièrement compris, semblable à une langue universelle qui ne le cède pas en clarté à l'intuition elle-même. () Les Idées (au sens platonicien) sont l’objectivation adéquate de la volonté. Le but de tous les arts est d'exciter l'homme à reconnaître les Idées. () La musique va au-delà des Idées, elle est complètement indépendante du monde phénoménal, elle l'ignore absolument et pourrait en quelque sorte continuer à exister alors même que l'univers n'existerait pas. La musique en effet est une objectivité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l'est le monde () elle est donc une reproduction de la volonté au même titre que les Idées elles-mêmes () La musique parle de l'être () il existe une analogie entre la musique et les Idées, dont les phénomènes multiples et imparfaits forment le monde visible." (11)

 

Cet extrait permet de situer la pensée musicale de Schopenhauer, qu'il développe techniquement par la suite. Nous allons nous servir de ce développement lorsque nous aborderons l'analyse du prologue de "L'or du Rhin". Mais c'est grâce à la plus simple des dialectiques, la chronologie des oeuvres, que nous allons pour l'instant évoquer l'influence de la pensée schopenhauérienne dans les opéras de Wagner.

 

 

TRISTAN ET ISOLDE

 

Thomas Mann, wagnérien et lecteur de Schopenhauer, écrit : "Cette métaphysique artiste de l'instinct et de l'esprit, de la volonté et de la contemplation, cette étonnante construction d'une éthique pessimiste et musicienne si profondément, humainement et historiquement apparentée à la partition de Tristan ! C'est de la volonté du désir, exerçant sa poussée malgré la conscience qui ne s'y trompe pas, qu'est née cette philosophie qui est la négation intellectuelle de la volonté, et c'est sous cette forme que pour Wagner, elle est devenue l'élément vital." (12)

 

Bien que "Tristan et 1solde" ne soit pas directement inspirée de Schopenhauer, l'oeuvre n'en contient pas moins des influences évidentes. Ecrit entre 1855 et 1859, alors qu'il vivait la passion avec Mathilde Wesendonck (la figure d'Isolde), l'opéra s'inscrit dans la lignée du "Der Nachtgeweihte" ( "voué à la nuit") exalté par Novalis.

 

Les personnages sont en proie à un conflit permanent entre le jour et la nuit; l'amour et la mort. Le jour, symbole de vie, lumière, multiplicité des êtres. La nuit, domaine de la mort qui réunit les amants, de l'inconscience, du retour à l'unicité de l'être. Tristan est dévoué à la nuit qui apaise les passions et tous les deux aspirent à une mort libératrice par la dissolution de leur âme dans le monde, dans l'essence de l'univers. Ainsi, l'irrémédiable conflit se résout-il par la négation du Vouloir-Vivre ("Laisse la mort vaincre le jour" s'écrie Tristan dans l'acte II) plutôt que par la solution chrétienne du renoncement. La seule volonté exaltée est celle qui naît aux sources de l'amour. Ainsi se retrouve la philosophie de Schopenhauer, dont l'effet est accru par des harmonies novatrices et captivantes (le fameux "accord de Tristan", l'extension du leitmotiv) où le désir se confond avec la volonté, où l'absolu est la mort et où l'au-delà est le lieu métaphysique du désir d'amour, délivrance. Le poème est écrit sur le mode de la tragédie grecque : thèse, antithèse, synthèse (Jour, Nuit, Mort désirée; en d'autres termes : le jour et la nuit ne forment qu'un seul et même pouvoir du sacré). Outre son aspect schopenhauérien, il faut noter qu'en faisant le lien entre les aspirations d'un Novalis ("Faut-il que la nuit revienne" dans les "Hymnes à la nuit") d'un Schlegel ("Lucinde") ou d'un August von Platen ("Celui qui a contemplé de ses yeux la beauté est déjà voué à la mort" dans un poème intitulé ..."Tristan"). "Tristan et Isolde" est l'opéra romantique par excellence. Il est à la fois l'apothéose du romantisme tel que pensé par le cercle de Weimar en 1790 (et clôt ainsi une époque) et le premier opéra d'une ère nouvelle, considéré comme le chef-d'oeuvre révolutionnaire de la musique dramatique moderne. Il touche aux confins de la musique traditionnelle et annonce l'impressionnisme et l'atonalité. Il renouvelle également entièrement la dramaturgie, ce qui incitera Nietzsche à écrire son premier ouvrage "La naissance de la tragédie", en apologie de "Tristan et Isolde". Il rattachera l'oeuvre à la métaphysique primordiale du théâtre grec. "Tristan et Isolde" est d'autre part le premier opéra où fusionnent les deux philosophies qui ont déterminé la vie de Wagner : la pensée optimiste de Feuerbach et la pensée pessimiste de Schopenhauer. Cette fusion sera pleine et entière dans le Ring et inspirera grandement la pensée de Nietzsche.

 

DES RING DES NIBELUNGEN "L'ANNEAU DU NIBELUNG"

 

Wagner a toujours voulu dépasser l'Histoire par le mythe. Avec la Tétralogie, il a réussi à construire un monument dramatique unique où la mythologie transcende l’Etre et où les divinités laissent la place à un monde nouveau. Il s'inscrit là encore dans le romantisme allemand quand il écrit : "Le mythe est le poème primitif et anonyme du peuple. Dans le mythe en effet, les relations humaines dépouillent presque complètement leur forme conventionnelle et montrent ce que la vie a vraiment d'éternellement compréhensible". (13) La Tétralogie est bien plus que de l'opéra, c'est "un essai de cosmogonie dramatique et musicale, un système complet du monde basé sur une éthique qui s'efforce de résoudre les conflits fondamentaux de la psychologie humaine, en accord avec les forces essentielles de l'univers" (14) La Tétralogie raconte l'histoire symbolique et mythique du monde, détruit par l’objectivation de la volonté. Nul ne peut échapper au déterminisme de cette objectivation. Ainsi, Wotan, au sommet de sa puissance dans un monde soumis aux lois que lui-même lui a donné, doit-il accepter les conséquences des pactes qu'il a conclu et qui représentent l’objectivation symbolique de la volonté. Wotan, en prenant figure humaine dès "La Walkyrie" est d'ailleurs déjà lui-même objectivation de la volonté. Il n'est donc plus libre et doit se soumettre aux Traités qui maintiennent l'ordre du monde (thème récurrent dans "L'or du Rhin"). Par là même, il doit violer d'autres lois et il perpétue ainsi le cycle de malheurs qui se termine par la malédiction de l'or, le crépuscule des dieux et la malédiction finale. Le monde de la Tétralogie est un flot de douleur, de souffrance, d'anéantissement, d'enchaînement d'événements tous annoncés (par les Filles du Rhin, les Nornes ou Erda) et dont personne ne peut s'échapper (répétition : manifestation du vouloir-vivre) Dans la Tétralogie, Wagner reprend le thème du rédempteur qui annonce un monde nouveau par destruction de l'ancien. (Une vision plus optimiste que celle de Schopenhauer, l'influence de Feuerbach est ici évidente.) Siegfried doit être ce rédempteur, cet homme de l'avenir, régénéré de toutes les souffrances humaines et divines qui achèvera le cycle des répétitions. Le Ring se termine par le chaos, seule possibilité de renaissance pour un avenir meilleur, et c'est le Walhalla (la demeure des dieux) qui s'enflamme, le monde meilleur ne pouvant arriver qu'au-delà du mythe. Siegfried s'engendre par l'anéantissement du monde. Wagner annonce la fin de la race des dieux et Siegfried le rédempteur donnera naissance par son sacrifice au "surhomme" ("Ùbermensch") (15) Wagner est ici l'intermédiaire essentiel entre Schopenhauer et Nietzsche. Examinons maintenant quelques exemples précis de la mise en musique par Wagner des théories schopenhauériennes.

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:11

Tout d'abord, une ambiguïté amusante de Schopenhauer. Grand Maître du pessimisme et de l'ascétisme, il était lui même épicurien, hédoniste et a tenu un journal des meilleures tables européennes lors de ses voyages. Ma foi, on ne peut demander à un philosophe de mettre en pratique ses propres théories (Rousseau par exemple n'a pas agi autrement avec L'Emile). Une autre anecdote, tout autant intéressante, Schopenhauer était musicien. Il jouait de la flûte, tous les soirs, pendant toute sa vie. Il avait une passion pour Mozart et Rossini. Il n'est pas inutile de le rappeler dans cet essai car si Schopenhauer ne fut guère sensible à la musique de Wagner, il comprit vite l'importance de son génie. (A Noël 1854, Wagner lui envoya le livret du Ring. Le philosophe lut le prologue et écrivit à l'un de ses amis "Peut-être s'agit-il là de l'oeuvre d'art de l'avenir...semble fantastique" (8). Il concède également que Wagner, contrairement aux autres musiciens, a une vision globale du monde). De plus, un chapitre du "Monde comme volonté et comme représentation" est consacré à sa théorie musicale, chapitre "mis en musique" par Wagner (nous allons y revenir). Schopenhauer, sur la musique, savait de quoi il parlait Cela nous amène directement à la principale démarche de sa philosophie, démarche ontologique dans laquelle la musique permet d'atteindre l’élévation (Erhebung). Ce que Michelle Biget exprime par "l'essence intime de toute une vie et de toute existence, parce que immédiatement intelligible quoique intraduisible dans le langage de la raison" (9).

 

Que prône Schopenhauer ? Dès les premières pages du "Monde comme volonté et comme représentation", le philosophe expose sa théorie.

 

"Le monde est ma représentation. () Tout ce qui existe existe pour la pensée, c'est-à-dire, l'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l'avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous, car elle est vraie du temps et de l'espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n'existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation. () Cette vérité a été de bonne heure admise par les sages de l'Inde, puisqu'elle apparait comme à la base même de la philosophie védanta. () Le monde est ma volonté. () La volonté constitue l'autre côté du monde : à un premier point de vue en effet, ce monde n'existe absolument que comme représentation: à un autre point de vue, il n'existe que comme volonté () ce qui connaît tout le reste, sans être soi-même connu, c'est le sujet. Le sujet est par la suite, le substratum du monde, la condition invariable, toujours sous-entendue de tout phénomène, de tout objet, car tout ce qui existe, existe seulement pour le sujet." (10)

 

Sujet, volonté, représentation. L'aspect tridimensionnel de la philosophie schopenhauérienne est installée. Pour une approche rapide et essentielle des grandes lignes de cette pensée, nous nous référons au résumé qu'en a fait Roger-Pol Droit dans l'ouvrage "Présences de Schopenhauer". Pour Schopenhauer, l'hégémonie de la raison touche à sa fin, "les clartés de l'entendement sont asservies à la nuit aveugle du désir", la volonté d'un individu n'existe qu'illusoire car elle est "immergée dans le jeu infini et absurde d'une réalité qui la dépasse" (on trouve ici des échos hégéliens), le pire se répète indéfiniment (la répétition est la seule manifestation du vouloir-vivre) et reste devant nous, que la joie pure (la béatitude, le nirvana) est indescriptible mais existe. "Le monde comme volonté est un mauvais infini. Sa multiplicité s'autodévore, il est toujours troué de coupures, de morcellements, de finitudes, de temps. S'y oppose la pureté lisse et parfaite de l'immatériel, de l'inobjectivité". On ne peut l'exprimer car on ne peut le représenter. Seul le monde matériel est représentation. En d'autres termes, puisque le réel vécu est illusoire, la représentation est au service du Vouloir- Vivre. Mais le Vouloir- Vivre est à l'origine de tous les malheurs de l'homme et le mène dans un cycle perpétuel du désir à l’ennui et de l’ennui au désir. Le stade intermédiaire de la frustration étant la douleur. La représentation est soumise au principe de raison et forme une objectivation de la volonté. Cette objectivation se réalise dans lIdée, forme éternelle de tous les phénomènes. Pour se sortir du cycle infernal de lennui et de la douleur, il faut nier tous les désirs par lascétisme tel que le Bouddhisme l'enseigne (Schopenhauer fut un grand promoteur du Bouddhisme en Europe), pour atteindre le Nirvana (l'ascèse est une répétition figée). Une autre possibilité est offerte à l'esprit intelligent, la contemplation désintéressée de l’Idée par l’Art ou l'expression immédiate de la volonté dans la musique. Le génie a le pouvoir en effet de s'abandonner à lIdée et de créer des oeuvres à partir de là. Dans ce cadre, la musique occupe une place particulière car elle n'est pas la copie de l’Idée mais l'expression de la volonté elle-même. Elle n'a besoin d'aucun support pour exister, elle est immédiatement sensible et compréhensible.

 

En conclusion de cette première partie, nous pouvons constater, et nous suivons en cela le chemin tracé par Edouard Sans, que Schopenhauer a rationalisé les données de son époque sur le subjectivisme, l'intuition, la tragédie de l'existence qui découle du néant du monde. Qu'est-ce que le monde ? Il est Matière, il est Ma représentation, il est Péché, il est Force, il est Ma volonté. La volonté est le substrat sur lequel vient se greffer la représentation, chaque objet étant lobjectivation de la volonté. Wagner trouve donc en cette pensée la justification de son oeuvre, de son nihilisme et du mythe du héros rédempteur.

 

Edouard Sans indique cinq grands principes schopenhauériens auxquels souscrit Wagner, nous nous bornons à n'en donner qu'un résumé avant d'aborder, par l'exemple, les influences du philosophe sur l'artiste.

 

Le subjectivisme : Moi est à la base de toute expérience. A travers cet individualisme total, Schopenhauer retrouve l'unité originelle des êtres et la notion du Tout. Wagner va fouiller les profondeurs de l'existence individuelle et subjective dans "Tristan et Isolde" (le premier opéra inspiré de Schopenhauer) puis le sujet est lui-même Absolu dans le Ring, cosmogonie épique. C'est dans le sujet que se réunissent toutes les capacités de connaissance et d'appréhension du monde alors que lui même ne peut jamais être connu. Toute réalité n'existe que dans sa représentation. Cela marque une évolution de Wagner qui, lors de la révolution de 1849, considérait (avec Bakounine) que l'individu n'était qu'un simple élément au service de la communauté.

 

L'intuitionnisme : L’intuition immédiate nous révèle la nature des choses, seule la métaphysique de l'expérience est valable.

 

Le volontarisme : La volonté est essentielle dans l'univers, tout doit se faire à partir d'elle. Le monde est une manifestation de la volonté, la volonté réserve la souffrance inéluctable à l'individuation (nous le verrons dans « Parsifal »)

 

Le pessimisme : Le monde n'est qu'illusion comme représentation, il a donc une signification morale. La victoire définitive sur l'illusion du Vouloir-Vivre doit être remportée par une pensée pessimiste s'appuyant sur des vertus difficiles telles que l'ascétisme et la pitié afin d'arriver à la sagesse suprême, au salut. L'homme peut y arriver par la souffrance consciente. La pitié est un principe de base si l'on admet que le monde a une signification morale et que l'on cherche le salut II faut pour cela nier le Vouloir-Vivre. Nous y reviendrons dans le Ring.

 

L'esthétisme : La démarche artistique est importante. La contemplation désintéressée des idées permet au pessimisme de résister au désespoir. L'état esthétique a une valeur particulière puisqu'il apporte un reflet de beauté à la résignation. Dans la musique, la beauté est alliée à l'émotion sensible et est directement perceptible.

 

A travers Wagner et Schopenhauer, nous sommes en présence de la rencontre de deux pensées similaires, l'une déjà structurée et théorisée, l'autre en quête d'elle-même qui va se nourrir de la première dans la création d'une oeuvre unique. Nous allons maintenant tenter d'analyser, par l'exemple, le résultat de la fusion de ces deux pensées.

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 18:02

LES INFLUENCES DE LA PENSEE SCHOPENHAUERIENNE DANS

L'OEUVRE DE WAGNER

 

INTRODUCTION

 

L'ampleur du sujet et sa technicité ne nous permettent pas ici d'en avoir une approche exhaustive. Ce petit essai a pour simple ambition d'être une ouverture à la musique wagnérienne à travers les influences de la philosophie schopenhauérienne. Il n'est donc pas question d'approfondir l'oeuvre du philosophe et l'oeuvre du musicien mais de tracer les grandes lignes de ce qui les unit, d'évoquer ce qui fut "l'une des plus fécondes rencontres spirituelles de tous les temps" (1)

Nous savons combien fut importante l'influence de Schopenhauer sur la littérature (Tolstoï, Proust, Kafka, Thomas Mann ou Céline pour ne citer que quelques exemples), la philosophie (de Nietzsche à Popper), la peinture (Munch, Kandinsky) ou la musique. Déterminante fut cette influence sur la musique puisqu'à la suite de Wagner, Mahler, Schönberg et surtout Berg ont reconnu ce qu'ils devaient au philosophe de Francfort Nous sommes là en présence d'un cas quasiment unique dans l'histoire de l'art, d'une philosophie concrétisée, mise en pratique musicalement Comment un philosophe a-t-il pu à ce point influer sur le cours de l'évolution musicale ? Car, et c'est cela qui est remarquable, Schopenhauer n'est pas seulement à l'origine d'une nouvelle approche du langage musical par l'intermédiaire du drame théâtral, mais il a créé (ou fait créer) de nouvelles lignes chromatiques, une nouvelle structuration (ou déstructuration) de l'écriture orchestrale. C'est la rencontre de cette pensée avec un génie iconoclaste et également théoricien de la musique, Richard Wagner, qui permettra une régénérescence du langage musical.

Après avoir rapidement évoqué la personnalité de Wagner et brossé les grandes lignes de la philosophie schopenhauérienne, nous tenterons de montrer à travers des exemples précis ce que fut la mise en pratique musicale des théories d'Arthur Schopenhauer.

PREMIERE PARTIE

C'est à l'automne 1854, alors qu'il travaillait sur le livret du Ring, que Wagner prit connaissance de l'ouvrage d'Arthur Schopenhauer "Le monde comme volonté et comme représentation". Dès la première phrase "Le monde est ma représentation", Wagner sut qu'il avait trouvé en Schopenhauer le théoricien des idées qu'il essayait de développer depuis quelques années.

Profondément pessimiste lui-même (bien que tempéré par l'influence de Feuerbach), Wagner proposait le Salut dans l'illusion purificatrice du théâtre et souhaitait la régénérescence du monde par l'art. Imprégné de culture grecque (comme Schopenhauer et plus tard Nietzsche), il pensait créer une sorte d'hellénisme germanique afin de donner vie aux rêves romantiques de Goethe, Hölderlin ou Novalis. (Le romantisme a tenu une grande place dans l'oeuvre wagnérienne.) Wagner modifia ainsi les codes de représentation dramatique en s'inspirant de la tragédie grecque : dans ses opéras, l'orchestre joue le rôle du choeur de la tragédie. Il accompagne et commente, souligne l'action du drame. L'orchestre devient l'intermédiaire entre le monde conscient et le monde représenté et atteint directement l'inconscient du public. Il est l'élément psychopompe de l'univers wagnérien. L'orchestre détruit le temps et s'immisce dans un espace intermédiaire qui nous introduit dans le monde mythique, brise nos repères, annihile la pensée, fusionne le spectateur dans la représentation d'un monde choisi et voulu par l'artiste. L'invention d'un nouveau son chromatique facilite l'introduction dans ce monde mythique et touche à l'essence même de l'affectivité humaine. De plus, les personnages de Wagner sont de la race des éléments primordiaux d'où émane une force universelle. Ernst Bloch écrivait qu'ils "relèvent du monde des forces telluriques, du vouloir-vivre schopenhauérien, leurs paroles et leurs actes sont issus de ce rêve de la nature". On remarque, à travers cette rapide démonstration de l'univers orchestral de Wagner, la trace de Feuerbach ("la musique doit sortir de l'inconscient") et on constate que le terrain était prêt pour une intervention de la philosophie schopenhauérienne.

 

Il nous faut cependant évoquer les contextes historiques et personnels de Wagner à l'heure où il s'apprête à intégrer "Le monde comme représentation" dans sa représentation du monde. En effet, 1854 est une date charnière dans la vie du compositeur. D'un point de vue purement artistique, c'est l'époque de la maturation créative du Ring et de l'entrée dans ce que les musicologues nomment à juste titre "les oeuvres de la maturité".

 

Wagner a 41 ans (il est né le 22 mai 1813 à Leipzig, quelques mois seulement avant la bataille des Nations qui devait sonner le glas de l'Empire). De déceptions en amertume, après ses échecs en France où Baudelaire et Mallarmé furent parmi les rares à reconnaître son génie (2), après un mariage malheureux et malgré le relatif succès de ses opéras, Wagner refusa un destin tracé de Kapellmeister* et prit à bras le corps la révolution qui déferla sur l'Europe en 1849. Etait-ce par véritable enthousiasme social ? Les historiens en discutent toujours. Il n'en demeure pas moins qu'il prit position aux côtés des étudiants révoltés et qu'il développa ses sympathies anarchistes (Bakounine fut l'un de ces amis). Sans doute la lecture de "Leçons sur la philosophie de l'Histoire" de Hegel, qu'il avait dévoré en quête d'absolu l'hiver précédent, peut-elle expliquer en partie la position de Wagner dans la révolution de 1849 (plus exactement dans les Journées de Dresde) et la teneur de ses discours prophétisant à la société un bonheur prédéterminé. Selon Hegel en effet, on ne peut, dans le processus historique, mettre en évidence un sujet agissant qui pourrait maîtriser ce processus. Chaque époque, chaque situation et chaque peuple sont particuliers. Il faut donc "que tout soit décidé en lui et hors de lui". Les hommes ne font pas l'histoire mais par leurs faits et gestes, ils en ont un but inconscient. En développant cet axiome, tel que le fit Wagner, on découvre que dans la représentation du monde mythique, les dieux doivent abdiquer en prenant conscience de l'inévitable. C'est le fondement même du Ring. Alors finalement, Hegel n'a-t-il pas influencé Wagner ? Sans doute autant qu'il a d'abord influencé Schopenhauer. Wagner a essayé par l'intermédiaire de la révolution de 1849 d'imposer sa maxime révolutionnaire. Edouard Sans précise : "Il est établi qu'il n'a point pris réellement part aux combats révolutionnaires de Dresde. Il n'est point monté sur les barricades et son action, provoquée par sa passion et son enthousiasme coutumiers semble s'être bornée à quelques discours enflammés mais bien inoffensifs au fond et à quelques heures de veille sur le clocher de la cathédrale. Néanmoins, sa position est nette, il y a en lui un tempérament social." Wagner détestait le socialisme autant que la démocratie et se voulait homme du peuple. Ayant échoué dans la propagation de son message millénariste, constatant avec amertume que l'anarchisme n'était plus à l'ordre du jour (a-t-il vraiment été anarchiste ailleurs que dans la musique ?), que les thèses hégéliennes se vérifiaient sans qu'il n'y puisse rien et devant l'incompréhension de ce peuple dont il se voulait proche, Wagner (poursuivi et en exil à Zurich) en revint à sa grande idée, celle du "rédempteur révolutionnaire" (3). Esquissé déjà dans "Lohengrin" et "Tannhaüser", le mythe du rédempteur délivrant le monde de ses péchés originels par son anéantissement et la naissance d'une ère nouvelle, va désormais être le grand thème des opéras de la maturité. Pour cela, Wagner va s'inspirer des mythes nordiques et les transposer dans son univers, comme une adaptation des mythes grecs, un déplacement de l'hellénisme vers le romantisme allemand.

 

Cette philosophie du néant, du chaos (dionysiaque chez Nietzsche), de la fin des divinités pour engendrer l'Homme nouveau, de la puissance de l'inconscient face aux représentations conscientes et de l'illusion de la volonté est dans le droit fil de la pensée schopenhauérienne. On peut comprendre aussi la fascination d'un Nietzsche pour Wagner et Schopenhauer : "Ce que j'aime chez Wagner, c'est ce qui me séduit chez Schopenhauer, l'air éthique que l'on respire auprès de lui et son parfum faustien : croix, mort, tombeau" (4) Mieux encore, Wagner décide d'éduquer le peuple, d'inculquer au public futur sa philosophie par une oeuvre unique et originale, totalement déconnectée de son temps. Pour cela, il lui faudra un temple, ce sera Bayreuth. Mais au moment où toute cette mécanique spirituelle se met en place chez Wagner, après la révolution de 1849, le doute demeure de savoir, alors qu'il est persuadé d'avoir raison, si une justification de ces conceptions est possible. Le nihilisme wagnérien, inspiré des thèses de Bakounine, estompe progressivement Feuerbach et Hegel. La découverte de la philosophie de Schopenhauer donne à Wagner la justification de mener à bien son oeuvre. Gregor-Dellin l'écrit : "Schopenhauer est le philosophe de ceux qui ne veulent pas qu'on leur dicte une conduite mais qui ont besoin d'une justification" (5) et Wagner écrivit lui-même dans son autobiographie : "En parcourant mon poème des Nibelungen. je m'aperçus avec étonnement que ce qui me rendait maintenant si perplexe dans cette théorie m'était devenu depuis longtemps familier dans ma propre conception poétique. C'était seulement maintenant que je comprenais moi-même mon Wotan et, bouleversé, je repris de plus près l'étude du livre de Schopenhauer" (6) (n'oublions pas que lorsqu'il découvrit Schopenhauer, Wagner écrivait le poème du Ring). Plus tard, il écrivit à Liszt "Sa pensée maîtresse, la négation du vouloir-vivre, est d'une terrible gravité, mais c'est la seule voie du salut. Elle n'est pas neuve pour moi et personne ne peut du reste la concevoir par la pensée s'il ne l'a d'abord vécue" (7) Richard Wagner venait de découvrir le théoricien de son pessimisme. Dès lors, son oeuvre sera emprunte de la pensée schopenhauérienne, Wagner allant même jusqu'à mettre directement en pratique les théories musicales développées par Schopenhauer (nous allons en voir un exemple plus loin).

 

A cet endroit de notre développement, il nous faut dire un mot de ce philosophe dont la pensée devait profondément bouleverser les arts jusqu'à nos jours. Pas question ici de raconter sa vie mais seulement de donner quelques clés pour mieux le cerner et tracer à grands traits les dominantes de sa philosophie. Philosophie que nous avons déjà esquissée en abordant le personnage de Richard Wagner.

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Jérôme Bimbenet
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 15:29

ENTRETIEN AVEC JEAN MALAURIE LE 6 MARS 1992

 

Cet entretien s’est déroulé chez Jean Malaurie, un véritable appartement musée, le 6 mars 1992. Il devait être publié par la revue Historia dans l’année et ne l’a jamais été, je ne sais pas pourquoi. Historia m’a rendu l’entretien le 12 janvier 1993 et depuis, il dort dans mes tiroirs. J’ai décidé de le publier sur mon blog, tant que Jean Malaurie est encore vivant. Ce fut une rencontre fascinante. L’interview est reproduite telle quelle, sans modification. Des précisions seront apportées en conclusion sur les évolutions sociologiques et historiques depuis 1992.

 

J.B : Jean Malaurie, la conquête du pôle nous a tous fait rêver. Vous êtes sans doute l’un des derniers explorateurs. Avez-vous accompli un rêve d’enfant ? Portiez-vous cela en vous ?

J.M : Non, je ne crois pas. Je viens d’une famille bourgeoise, j’ai eu une éducation janséniste et universitaire. Elle m’a corseté sans doute et je lui dois ce que je suis. Je n’ai découvert l’intelligence du texte, du mot, que fort tard, vers 15-16 ans, en lisant du Dickens, je crois. J’en ai été très marqué. Péguy considérait que c’est dans la toute première enfance qu’un homme s’éveille. Eduquer, c’est élever l’autre, le rendre plus grand. Il faut responsabiliser l’instituteur. Hélas, nos instituteurs, nos professeurs sont des fonctionnaires, des apparatchiks, ils ne sont pas responsables du destin d’un enfant.

 

J.B : N’y a-t-il pas, à travers votre éducation janséniste, une explication « inconsciente » de votre attirance pour les grands espaces ?

J.M : J’ai senti très vite les limites de mon éducation. Très tôt, c’est vrai, j’ai voulu découvrir le monde. Quand j’étais au lycée Condorcet, pendant l’heure du déjeuner, j’allais voir les voitures dans les grands locaux Citroën, place de l’Europe. Mon père n’a jamais eu de voiture. Moi non plus. Et puis un jour, dans un coin, on projetait « La croisière jaune ». Je n’ai jamais oublié. C’est vous dire l’importance qu’il y a de faire apparaître très tôt des idées phares. Très jeune, j’ai senti ce qui était limitatif. J’avais une culture française, européenne mais je lisais les philosophes orientaux et je me demandais pourquoi on ne m’enseignait pas le Bouddhisme, le Taoïsme. Je sentais que j’étais retenu, réduit. C’est une des raisons pour lesquelles ce corset m’a permis de rebondir et d’aller chercher l’oxygène ailleurs.

 

J.B : Vous mentionniez l’importance, dans l’éducation, des rapports entre maîtres et élèves. Quels furent vos maîtres, vos modèles, vos inspirateurs et de qui vous sentez-vous l’héritier ?

J.M : Comme Charcot[1], je suis convaincu qu’on ne peut travailler qu’ensemble. Les Français ont du mal à travailler ensemble, à rendre hommage à leurs maîtres, à rappeler dans leur bibliographie qu’ils ont eu des prédécesseurs, à rendre hommage à leur pensée. C’est une approche détestable de la vie intellectuelle occidentale due au fait que l’on mène des carrières. Il faut faire des publications et on a tendance à oblitérer celui qui vous précède. Dans l’enseignement supérieur, vous ne citez jamais quelqu’un. Mircea Eliade, par exemple, a été une grande victime de la pensée sociologique ou ethnologique française. Bachelard est très peu mentionné, c’est pourtant l’un des plus grands esprits français. Il faut une morale dans la recherche et elle n’existe pas. Vous pouvez être un voyou et un bon chercheur. Il ne s’agit pas que d’une morale chrétienne mais d’une morale républicaine, laïque. Si j’étais physicien, il y a des recherches que je ne ferais pas. Je suis profondément peiné par la médiocrité –non pas du discours- mais du monde politique qui nous trompe. Il gère sa propre carrière et je suis terrifié par l’abandon du peuple français. Le peuple français est abandonné à lui-même. Il est orphelin. Il faut rendre hommage à ceux qui vous ont précédé. ON a jamais vraiment lu les anciens, on ne lit pas assez de livres de voyages, les livres quelconques. Car il suffit de deux lignes… Nous savons si peu, c’est l’écume.

Emmanuel de Martonne a joué un rôle très important dans ma vie, c’est le père de la géographie moderne. J’ai beaucoup admiré Shackelton, dont le fils est mon grand ami. Il a fait une expédition vers le pôle transantarctique qui fut un échec mais qui reste superbe et valeureuse. Un homme ne se caractérise pas par les résultats de sa recherche mais par sa personnalité, la façon dont il organise sa vie. Shackelton m’a appris qu’il ne faut jamais désespérer. Il faut toujours aller de l’avant.

Sur le plan Esquimau, c’est Knud Rasmussen qui, avec Peter Freuchen, a été un visionnaire. Il savait que les Esquimaux seraient conquis, qu’il fallait réfléchir au lendemain. Il a inventé ce que j’appelle l’université du Tiers-Monde. Une université en mouvement. Dans le monde intellectuel, je me sens très proche des écrivains qui ont d’abord une dimension humaine, Tchekhov, Gorki, Dickens. Je crois que l’on ne peut approcher ces sociétés si l’on n’a pas le sens du sacré. Dostoievsky a dit je crois dans une phrase importance : « Un athée ne pourra jamais comprendre ce qui ressort du sacré, il y a là quelque chose qui lui échappera toujours. »

 

J.B : Qu’avez-vous retenu de vos expériences d’instituteur volontaire dans les villages inuit, en particulier à Clyde River (Terre de Baffin) en mai 1987 ?

 

J.M : J’étais dans une école esquimaude extrêmement moderne, les enfants étaient libres et j’ai dû les apprivoiser. C’était très difficile. J’ai voulu faire un enseignement multidisciplinaire, à ma manière. Dix minutes d’attention, c’est le maximum obtenu pour chaque discipline. Nous avons fait une expédition dans la montagne, en traineau, pour apprendre à lever la carte, étudier les pierres. Ils étaient intéressés, pas passionnés. Ce qui les passionnait, c’était le chamanisme, la parapsychologie. Ce qui est caché au commun des mortels, l’invisible, l’ordre sacré des choses. Le véritable enseignement commençait après la classe. Ils venaient dans ma petite maison, je leur donnais du papier, et couchés, l’esquimau est souvent couché sur le ventre, ils dessinaient. De temps à autre, ils me posaient des questions, par exemple, si je croyais en Dieu. Car l’enfant ne communique pas avec son père, ou difficilement. Mais il peut communiquer avec son maître. Qu’ai-je appris ? Que les enfants de douze-treize ans étaient de premier ordre mais n’arrivaient pas à passer dans la classe supérieure. Vers treize-quatorze ans, il y a une sélection par l’échec, par l’écrit. Or, l’Esquimau est un oral, un homme de dessins, de visions, d’images. Il faut qu’il y ait des magnétophones, qu’il fasse de la photographie, du cinéma, de l’informatique.

J.B : Qu’avons-nous, nous autres sociétés modernes, à apprendre des sociétés traditionnelles ? Quel patrimoine ont-elles à nous transmettre ?

J.M : C’est une très grande question du point de vue de l’Histoire. Je crois que toute l’Histoire est une histoire de contacts. Les sociétés traditionnelles inuit sont fragiles car elles sont peu nombreuses. Mais elles ont été relativement protégées par rapport aux Indiens car la rencontre s’est faite tardivement. A cause de leur richesse, les Indiens d’Amérique du sud ont connu des conquérants violents, Pizarre, Cortez. Mais les Esquimaux et les populations sibériennes étaient si loin, protégés par le froid ! En fait, pour eux, les vrais problèmes se posent maintenant. On a découvert l’Arctique géopolitiquement et géostratégiquement. C’est maintenant que les Esquimaux vont connaître leur vrai destin. Seront-ils à la hauteur de cette rencontre ? Ils ont des atouts, ils sont plus isolés, le colonat est moins possible, l’expérience que vous évoqué dans votre beau numéro d’Historia dura cinq ans[2]. Mais le travail d’archéocivilisation multiple n’a pas été fait, on s’en tient toujours à des textes comme les sagas. Il y a une histoire des mentalités plus complexe à faire et vous savez que Philippe Ariès et certains de mes collègues l’ont mis en valeur récemment. Il y a là toute une paléohistoire, une paléoanthropologie qui n’a pas été entreprise. De plus, si nous sommes enchantés d’aller chercher des petits bibelots chez les Africains, chez les asiatiques c’est parce que nous ne savons plus les faire. Nous n’avons plus rien. Notre société occidentale est dans l’impasse. Elle n’a plus grand-chose à faire, plus grand-chose à dire, elle est soucieuse de ses voitures, de ses week-ends. Elle est en situation de survie dans son système de production puisqu’il faut qu’elle l’augmente sans cesse et que les marchés du Tiers-Monde sont impécunieux. Il faut inventer un nouveau système et nous ne pourrons le faire car nous sommes liés à nos idées d’économiste. Les sociétés traditionnelles sont des sociétés de civilisation, on vit pour vivre et pour faire vivre cette culture. Les idées de production sont des idées superficielles. Quand on dit le « mal-développement », c’est parce que notre société ne se greffe pas sur des sociétés qui ont une approche différente sur la vie. En particulier, l’Afrique.

Nous avons fini par les polluer. Nous avons cherché à les changer, nous les avons évangélisé, nous leur avons appris le confort. Nous avons perdu une chance d’être avec des populations qui vivaient dans l’allégresse. L’originalité des « Derniers rois de Thulé » justement est de voir un jeune homme vivre dans la joie, librement au sein d’une société extrêmement pauvre, dans un pays très dur. Le souffle qui portait cette population, cette allégresse, cette vision du monde, ce chamanisme, ce pouvoir imaginaire m’ont emporté. Mais ce que j’ai connu est perdu à jamais. Les jeunes qui sont à Thulé m’écouteraient avec émotion parce qu’il y a une nostalgie, mais ce que j’ai vécu avec leurs pères, leurs anciens, ils ne le vivront plus. Je crains que l’homme blanc, dans son ignorance, n’ait détruit ce qui l’aurait fasciné. Les peuples traditionnels ont à nous transmettre cet art de vivre à ne rien faire. Il faut laisser les peuples aller leur voie. Jean Baptiste Vico évoque le génie de chaque peuple. Je suis enchanté quand je prends un taxi de parler avec les Kabyles. Quel dommage que cette société kabyle ait été si mal connue, si mal vue des Français, qu’on se les soit mis à dos, ils étaient à la pointe de la révolte contre nous ! Et pourtant ils sont si proches ! Il faut réfléchir à l’affaire d’Algérie, c’est la plus grande défaite morale et intellectuelle de la France. Voilà des hommes qui aimaient notre pays, qui se sont battus pour sa libération, deux fois ! Et nous n’avons pas pu nous entendre avec eux ! Bien entendu, il y a des raisons coloniales. Mais ils voulaient être eux-mêmes tout en coopérant avec nous. Comment voulez-vous faire si le colon ignore la culture du pays où il vit ? De même si le pays concerné ignore la culture compliquée qu’est la culture française. La vraie défaite de l’Algérie, c’est la défaite de l’école ! J’ai dit la même chose à mes camarades russes. Vous perdrez la Russie si vous n’apprenez pas à découvrir et à respecter vos 300 minorités !

 

J.B : Un scientifique peut-il étudier, comprendre la mémoire et les traditions séculaires d’un peuple sans une immersion totale et prolongée au sein de celui-ci, comme Lizot[3] par exemple ?

J.M : Ce n’est pas la durée qui fait la qualité mais l’intensité du regard. Mauss, qui n’a jamais été chez les populations, a fait une œuvre tout à fait importante. J’admire beaucoup l’œuvre de Lizot mais « Yanoama » est un livre essentiel. C’est l’œuvre d’une indienne, Héléna Valéro, qui par chance a été rencontrée par un Italien, Ettore Biocca, qui a pu la faire parler et structurer le livre. C’est Héléna Valéro vue à travers Ettore Biocca. Il faut rester humble devant une société qui a plusieurs siècles. Il faut écarter l’idée d’un entomologiste qui regarde une population comme si elle était piquée avec une épingle, qui l’observe au bout de son microscope.

 

J.B : Dans votre dernier ouvrage, « Ultima Thulé », vous avez fait à la fois œuvre d’historien et d’ethnologue. Où se situe, selon vous, la frontière entre Histoire et Ethnologie ?

J.M : L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a été fondée dans la volonté d’abolir les frontières. Cependant chacun doit avoir sa spécialité, en ayant la volonté d’une approche totale. Il y a quelques grandes disciplines, sont l’Histoire. L’Ethnologie est arrivée tardivement et parfois je me demande si elle a vraiment sa place. Parce que voous ne pouvez –je ne veux pas être iconoclaste- faire de l’ethnohistoire sans être historien. L’histoire est un métier, vous apprenez à lire des textes. En littérature orale, nous n’avons pas encore nos méthodes pour analyser un dit, une parole. A ce point tel qu’une des paroles les plus sublimes, la parole du Christ, qui a bouleversé l’histoire, n’est pas comprise de la même façon si on l’écoute ou si on la lit. Nous avons beaucoup à faire sur le plan méthodologique pour construire un travail d’historien des littératures orales. Je crois que l’ethnologie a été un moment dans la découverte des peuples car l’histoire ne s’y intéressait pas, la géographie non plus. Je crois que dans le monde qui va venir, il y aura osmose entre ces disciplines majeures que sont l’histoire, l’anthropologie, la psychologie, l’économie. Il est nécessaire qu’un ethnologue soit formé aux disciplines historiques et géographiques.

 

J.B : Comment percevez-vous les évolutions des sciences sociales depuis votre premier séjour chez les Inuit ? Les sociétés traditionnelles ne sont-elles pas condamnées à terme à être avalées par la société moderne ? L’ethnologue ne lutte-t-il pas en vain ?

J.M : Aucune lutte n’est vaine. Les populations traditionnelles sont fragiles parce qu’elles sont peu nombreuses, parce qu’elles ne sont pas conscientisées. Alors sont-elles assez fortes sur le plan démographique pour pouvoir affronter notre culture ? Pour un petit groupe très isolé, c’est très difficile. La meilleure solution, c’est un territoire autonome, sans présence de blancs ou d’occidentaux, un territoire national qui ne doit pas être un parc, dans la mesure ou une école leur permettra de connaître la grandeur de leur culture, mais aussi de la nôtre. De ce point de vue, les sciences sociales sont en retard. Il y a eu des progrès considérables pour connaître les populations mais l’ethnologie du changement, nous n’avons pas su l’assurer. Un territoire autonome ou national n’a de sens que dans la mesure ou la population est majoritairement, ethniquement nationale. Eviter que par des voies de néocolonialisme, elle ne devienne ouvrière des mines ou consommatrice de nos importations. Tout faire pour qu’une population produise ce qu’elle consomme, pour qu’elle continue à parler sa langue, pour que les occidentaux soient éloignés. La clef repose sur l’école qui doit très rapidement éveiller des maîtres autochtones. L’université doit être autochtone. Elle doit tout à la fois éveiller une intelligentzia autochtone dans le domaine de la littérature, de la pensée, de la technique et faire comprendre les dangers de ce que nous sommes. Nous avons tendance à nous attacher aux sociétés traditionnelles debout, c’est en fait quand elles sont couchées, en voie de changement que nous devons inventer une science sociale appliquée qui nous manque. Il y a SOS Médecins. Il faut inventer SOS Ethnologie !

 

J.B : « Les derniers rois de Thulé », dans lequel vous racontez votre expérience chez les Inuit, a été un succès mondial qui est devenu le flambeau de la collection Terre Humaine. Vous attendiez-vous à un tel succès, comment l’expliquez-vous ?

J.M : « Les derniers rois de Thulé » est un livre que j’ai écris et publié en 1955. Il m’a été en fait dicté par les événements que j’ai vécus[4]. J’ai arrêté la rédaction de ma thèse pour l’écrire. J’étais au CNRS qui m’a fait savoir que si je publiais ce livre, je serais remercié. La règle étant de ne publier un livre personnel qu’après la soutenance de thèse. Cela m’était impossible, la population était en grand péril. J’ai donc publié ce livre et en 1956 en effet, j’ai été remercié par le CNRS qui a ainsi salué la naissance de Terre Humaine en me rendant ma liberté. Quelquefois les institutions manquent d’esprit visionnaire. Je suis convaincu que la collection Terre Humaine est un des grands mouvements d’idées de l’après guerre, en particulier en sciences sociales. « Les derniers rois de Thulé » est le livre fondateur.

Un million de volumes, c’est le livre le plus diffusé au monde sur le peuple esquimau, 23 traductions. Terre Humaine, ce sont 63 livres qui ont tous été réédités, ce qui est très rare dans l’édition française, et qui ont joué un rôle considérable dans l’interdisciplinarité. Je suis l’un des premiers éditeurs à avoir mis des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire au niveau de Zola, de Lévi-Strauss. En 1955, c’était révolutionnaire. Je suis parfaitement indépendant de tout parti, de toute faction. Ainsi, dans cette collection, vous avez le livre d’un communiste, « Fanshen », de William H. Hinton puis celui de mon collègue Jacques Soustelle, « Les quatre soleils ». J’ai publié à la demande du maître de l’Ordre des Dominicains de France un livre terrible, « Quand Rome condamne », qui interpelle la Curie romaine sur une affaire décisive, les prêtres ouvriers. Jésus est-il venu pour sauver les riches ou les pauvres ? Je viens de publier également un livre capital sur la pensée juive, « Olam ». Les rites, les liturgies, la vie dans des communautés entièrement tournées vers la pensée de Dieu et l’étude de la Torah. Ce livre permettra aux chrétiens de connaître les racines judaïques de leur pensée et aux Juifs ashkénazes –originaires de l’Europe orientale- de découvrir la colonne vertébrale d’une pensée juive. Tous les livres de Terre Humaine sont des classiques. J’attends avec impatience un livre sur la Nouvelle-Calédonie.

Ici même est venu Jean-Marie Tjibaou. Après la signature des Accords de Matignon, Michel Rocard lui a demandé s’il avait le sentiment d’avoir fait tout ce qu’il souhaitait. « Non, répondit-il, il y a un homme que je veux rencontrer, c’est Jean Malaurie. Mais, dit Michel Rocard, Jean Malaurie est un homme du grand nord, pas un homme du Pacifique. –Oui, mais il y a Terre Humaine. » Alors on m’a téléphoné. « Voulez-vous rencontrer Tjibaou ? –Non, si c’est Tjibaou l’homme de l’indépendance. Je ne suis pas qualifié pour parler de la Nouvelle-Calédonie. Cependant, s’il veut venir à moi, avec plaisir. Mais je ne veux pas m’interférer dans un problème que je ne connais pas. –Très bien. » Ils sont arrivés à quatre. Toute la délégation canaque. Je lui demandé pourquoi il souhaitait me rencontrer. « Il y a « Les Immémoriaux » de Ségalen ! Il y a Emile Zola, « Carnets d’enquête » ! Il y a « Les derniers rois de Thulé » ! Il y a « Tristes tropiques » ! Aidez-moi ! J’ai signé des accords, mais dans dix ans, les Caldoches, les Français nous jugeront toujours comme des sauvages ! Aidez moi à leur faire comprendre que nous sommes une civilisation. Il y a eu « Do Komo » de Leenhardt. J’aimerais que nous allions plus loin. » Nous avons sympathisé très vite. Il est resté deux heures ! Je lui ai dit : « Trouvez-moi un homme et quelqu’un le fera parler. Pas un ethnologue, un journaliste peut-être. » Ils ont proposé deux noms. Et puis hélas, Tjibaou est mort et j’attends toujours que l’on aide cette réalisation. Je n’ai jamais eu de réponse. Et on dépense des fortunes en Nouvelle-Calédonie. Ce projet tenait-il seulement à Tjibaou ? Pas du tout ! Un homme qui est dans sa mouvance est prêt à écrire ce livre pour Terre Humaine. Mais je ne peux avancer des sommes très importantes pour celui qui doit être auprès de lui pendant six semaines. J’ai besoin de l’appui des pouvoirs publics. Mais ils sont tellement occupés… Ils n’ont pas le temps d’écouter. C’est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie qui se jouera. Aidez moi ! Je souhaite qu’Historia m’aide. Peut-être qu’un jour, un député, qui sait, un de ces grands maîtres lira cette interview ! C’est la vie !

 

J.B : En cette fin de millénaire, quel est votre souhait le plus cher, pour vous et pour vos amis inuit ? Vos vœux ?

J.M : D’abord, bonne santé. C’est le mot populaire, c’est plein de bon sens. C’est essentiel pour moi parce que je n’ai pas écris 10% de ce que j’ai à écrire. Ensuite, j’aimerais qu’avec ces peuples du nord, nous n’aboutissions pas au même saccage que ce que nous avons observé ailleurs. Vous avez évoqué les Alakaluf, ils étaient fragiles. Les peuples du nord aussi sont fragiles, ils sont tellement peu nombreux. Et ils ont une certaine vanité comme tous les peuples. Ils croient qu’ils seront toujours protégés. Non, hélas, il y a le métissage. Un peuple, lorsqu’il est petit, est absorbé. On ne veut jamais aborder ce problème, il est réel. Un esquimau n’est pas un Russe mais si on le russifie, il le devient. Une ethnie doit être protégée. Pas par des lois mais par la fierté. Ce n’est pas le nationalisme que je cherche à développer, mais la fierté nationale, la fierté ethnique. Ce sont les blancs qui doivent leur enseigner. Les peuples traditionnels sont le sel de la vie, le levain de l’humanité de demain. Déjà, on découvre que le monde est en grand péril. Ces peuples sont nos garde-fous. C’est vrai partout. Dans nos campagnes, qui résiste ? Les paysans ! Comme ils résistaient trop, on les a transformés en agents de la pollution par les pesticides et autres. Il va bien falloir qu’on s’arrête ! Je crois vraiment que les peuples traditionnels sont l’espoir de l’humanité, son deuxième souffle. Causulte perdere Jupiter prior demantate. Jupiter rend fou celui qui veut perdre.

 

 

Vingt-cinq ans plus tard…

Jean Malaurie n’a malheureusement pas réussi à faire écrire ce livre sur la Nouvelle-Calédonie. Historia n’a jamais publié cette interview et aucun député aucun « grand maître » n’a pu intervenir. Malaurie demandait de l’aide à Historia ! Le sujet était décidément trop délicat pour cette revue. Je tenais à l’époque la chronique Survivances, qui évoquait l’histoire et l’actualité des peuples en danger. C’est parce que Jean Malaurie connaissait cette chronique qu’il avait accepté cette interview (il cite d’ailleurs ma chronique sur les Fuégiens de février 1992 –les Alakaluf- et aussi le numéro spécial d’Historia sur les Vikings que j’avais co-dirigé la même année.) Deux ans plus tard, j’étais censuré et remercié d’Historia parce que j’avais osé écrire ma chronique sur les Kanaks et la guerre néo-coloniale menée par la France de Jacques Chirac en 1986. Ainsi, cher Jean Malaurie, ni Historia ni la France n’était prêtes à affronter sereinement le problème kanak. L’est-elle aujourd’hui ? Un référendum est prévu d’ici 2018 portant sur le statut institutionnel de l’île. Rappelons que les Accords de Nouméa précise que : « La consultation portera sur le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l'accès à un statut international de pleine responsabilité et l'organisation de la citoyenneté en nationalité ». La Nouvelle-Calédonie a donc son avenir entre les mains, y compris l’indépendance ! Comme quoi il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt !

Jean Malaurie en 1992 plaidait pour un « territoire autonome ou national » pour les peuples traditionnels et en particulier les Inuit. En 1999, Jean Malaurie put se réjouir de la création du Nunavut, territoire autonome des Inuit du Canada. La Russie de son côté compte de nombreux territoires (ou républiques) autonomes depuis longtemps mais elles ont été souillé par le communisme et n’avaient souvent d’autonomes que le nom. Depuis plusieurs années toutefois, les peuples sibériens sont mieux reconnus dans leurs spécificités et leurs traditions. Ainsi les Tchouktches sont-ils les seuls à avoir le droit de chasser la baleine !

Jean Malaurie a continué à écrire et à publier des livres. Il est aujourd’hui un véritable mythe vivant et l’une des rencontres les plus extraordinaires de ma carrière journalistique ! J’ai tenu pendant trois ans la chronique Survivances à Historia et croisé plusieurs fois Jean Malaurie après cette interview, chaque fois il s’informait de mes travaux au sein de la revue. Je garde une grande sympathie et une forte admiration pour lui. En 2004, je publiais « Peuples premiers, des mémoires en danger » aux éditions Larousse. Les Inuit y figurent en bonne place, les Kanaks aussi, au-delà de toute censure. Me vient à l’esprit d’évoquer dès que possible les vrais « indigènes » de la République. Outre les Kanaks, tous ces peuples traditionnels qui sont sur le territoire français, en Guyane, dans les îles du Pacifique et que la France a bien oublié. Censure en vue ?

 

 

 

 

 

[1] Jean Malaurie a dirigé le Centre d’Etudes Arctiques, qu’il a créé à l’Ecole des Hautes Etudes. Charcot fut directeur d’études de 1910 à 1936, date de sa mort à bord du laboratoire maritime de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le « Pourquoi-pas ? ». Braudel fit un jour remarquer à Jean Malaurie qu’il avait en quelque sorte succédé au célèbre explorateur.

[2] Les Vikings ont installé des colonies au sud du Groenland mais sont aussi allé au nord, premiers européens à avoir atteint le site de Thulé. Le climat leur étant défavorable, ils ont du rebrousser chemin sous les coups des Inuit (voir article de J .P Mohen dans Historia spécial N°16, que j’ai co-dirigé)

[3] Jacques Lizot est un anthopologue, ancien élève de Claude Lév i-Strauss qui a séjourné plus de 20 ans chez les Yanomani au cœur de l’Amazonie. Depuis 1992, il a été accusé de pédophilie au sein de la tribu dans laquelle il vivait.

[4] En juin 1951, une base secrète américaine de l’OTAN est installée à Thulé, il s’agit de la base logistique la plus puissante du monde. Cette base troubla le comportement esquimau. Jean Malaurie écrivit « Les derniers rois de Thulé » en réaction à cet événement.

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Jérôme Bimbenet
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17 juin 2016 5 17 /06 /juin /2016 18:12
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Jérôme Bimbenet
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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 11:11
Leni Riefenstahl

Mon nouveau livre une biographie de Leni Riefenstahl est sorti.

Leni Riefenstahl, la cinéaste d'Hitler, éd. Tallandier

La première biographie historique en français sur Leni R.

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Jérôme Bimbenet
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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 16:35

LE PETIT CHAPERON ROUGE

Il était une fois. Tous les contes commencent par Il était une fois. Et ils se terminent tous par Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants.

Il était une fois donc. Une charmante petite jeune fille toute mimi qui avait une grand-mère qui vivait dans la forêt, toute seule dans une grande maison au bord de la clairière au milieu de la forêt. Quelle idée pour une grand-mère de vivre toute seule au milieu de la forêt, c’est pas raisonnable avec tous les loups qui courent, qui rodent, c’est vrai quoi, depuis qu’on les a réintroduits (les loups, pas la grand-mère) pour faire plaisir aux écologistes, la forêt est devenue un vrai danger pour tout le monde. Le moindre petit vermisseau ne peut plus aller crier famine chez la fourmi sa voisine sans se faire bouffer ! Et quand on sait que les loups n’aiment pas les vermisseaux, ils sont théoriquement carnivores, on voit combien la situation est délicate, ils sont trop nombreux et n’ont plus rien à manger. Se jeter sur le premier vermisseau qui passe, franchement, vous avouerez… Enfin bon.

Toujours est-il que notre grand-mère s’entête à vivre seule au milieu de la forêt. C’est la maison de mes ancêtres, je ne la quitterai jamais ! Rien n’y a fait, mémé fait de la résistance depuis l’Occupation, c’est vous dire que ça fait longtemps que ça dure, cette histoire. Mais comme elle est toute seule au milieu de la forêt, elle s’ennuie et n’a plus grand-chose à manger, elle non plus. Pas de voiture pour faire ses courses et pas de livraison au milieu de la forêt. Heureusement que la grand-mère peut compter sur sa fille, boulangère au village de l’autre côté de la forêt. Elle brave les dangers pour lui apporter tous les jours sa galette et son petit pot de beurre au volant de son énorme 4 4 vrombissant. Vroum vroum mémé me voilà ! Mais voilà ! Aujourd’hui la boulangère est prise, elle va chez la manucure, les ongles dans la farine et les doigts dans les miches, ça finit par vous les casser, boulangère peut-être mais femme quand même. Tiens chaperon, va donc nourrir mémé. Chaperon c’est le surnom que la boulangère donne à sa charmante petite fille toute mimi parce qu’elle aime porter un manteau rouge avec une capuche rouge et que ça lui rappelle l’autre, celle qui rencontre le loup et qui se fait dévorer. Mais si, celle du conte, le conte de Perrault ? Vous y êtes ? Ah, voyez, en cherchant bien ! Bon alors la charmante petite fille toute mimi est chargée d’amener à sa grand-mère une tarte aux quetsches et un petit pot de beurre. Et de bon matin, elle part en gambadant sur le long chemin qui la mène chez sa grand-mère.

Elle ne part pas à bicyclette de bon matin sur le chemin non, elle pourrait faire tomber la tarte aux quetsches et le petit pot de beurre. Comme s’ils ne pouvaient pas tomber de leur sac en plastique quand elle saute d’un fossé à l’autre, d’une jambe sur l’autre, et que je saute et que je gambade en chantonnant ah ah ah et que je chasse les papillons, même pas capable d’en attraper un !

C’est qu’elle saute en rythme, comme elle a fait du théâtre la petite fille charmante toute mimi … petit pot de beurre quand te dépetitpotdebeurreras-tu ? Tiens plus vite pour voir … petitpotdebeurrequandtedépetitpotdebeurreras-tu ? Encore plus vite petitpotdebeurrequandtedépeit peta petou rira turlu beurras tu pipi tard reras tu ? Ouf ! Le petit de beurre s’est dépetitpotdebeurré, il est tombé ! C’est malin, il doit être tout renversé, la tarte aussi mais maman a la pâte solide, elles tiennent les petites quetsches, toutes façons grand-mère n’y verra que du feu, elle ne voit plus grand-chose, en plus elle est à moitié sourde et elle oublie tout le temps de mettre son sonotone, alors ! Bon, c’est pas tout ça mais faut que je reparte, allez le petit pot de beurre avec la galette et hop que je te saute dans les herbes fraîches et que je te chasse le papillon…

Elle s’enfonce alors dans la grande forêt, sans peur, toute guillerette avec cette belle journée. C’est pas tous les jours qu’on a la chance de quitter maman pour aller à l’aventure youpi doo ! Mais, que vois-je là qui s’avance en levant la patte avec un hou tristounet, le loup ? Celui dont on m’a tant parlé ? Qui est censé me faire peur ? ça un loup ? Eh, je t’ai reconnu Jocaste sous ta moustache noire et ta grosse queue touffue que même j’ai la même achetée l’autre jour à la foire ! Jocaste elle est moche et elle est bête, c’est même pas ma copine, on est juste dans la même classe et dans la même école, elle essaye toujours de m’embêter mais elle est tellement moche et bête qu’elle réussit jamais, elle se ridiculise toujours comme là, si elle a cru qu’elle pouvait me faire peur déguisée en loup ! Quel loup miteux ma pauvre Jocaste ! Fais plutôt attention au vrai loup il pourrait bien te bouffer lui, à défaut de belle il se fera une moche, quand on a rien d’autre à se mettre sous la dent on fait pas le difficile. Salut Jocaste, te perds pas et embrasse le loup pour moi.

La la lala lala… Le petit chaperon rouge chante un vieil air qui lui revient de l’histoire de petit Pierre, d’un chat et de son grand-père, il y avait un loup aussi dans cette histoire… la la lala lala… A force d’être secoué comme ça le petit pot de beurre arrivera petit pot de crème !

Tiens, encore un loup, on croise des loups derrière tous les arbres dans cette forêt. Celui-là, il a l’air aussi mal habillé que l’autre, eh on t’a reconnu Joba avec ta moustache noire et ta grosse queue touffue que même j’ai la même achetée l’autre jour à la foire ! Joba elle est moche et elle est bête, c’est la sœur de Jocaste, bonjour la famille ! Si ça se trouve c’est elle qui va faire peur au loup mais à défaut de belle il pourrait bien la bouffer tout cru, quand on a rien à se mettre sous la dent… Ma pauvre Joba, tu peux enlever ta moustache noire et ta grosse queue touffue, si t’en veux une de grosse queue touffue, t’auras bientôt celle du loup, slurp !

Derrière le gros chêne le loup observait la scène et se délectait à l’avance. Il venait juste de se farcir Jocaste, il allait sauter sur Joba dès que le petit chaperon rouge serait parti. Deux moches, c’est quand même mieux que le moindre petit vermisseau. Et après ce sera le tour de la belle petite fille charmante toute mimi. A cette idée, le loup se lécha les babines.

Le petit chaperon rouge tressaillit un peu quand elle vit la bête toute poilue s’avancer vers elle. Elle su tout de suite que ce n’était là ni Jocaste ni Joba qui lui jouaient un vilain tour (elles ne pouvaient pas puisqu’elles étaient dans l’estomac du loup qui d’ailleurs avait grossi un peu mais le petit chaperon rouge ne pouvait pas le savoir.)

Le loup prit la parole :

« Eh bien le bonjour mademoiselle, que me vaut l’honneur de vous croiser ainsi au fond de la grande forêt toute sombre, trop sombre pour une si jolie petite fille toute mimi comme vous ? »

Le loup parle. Manquait plus que ça, le petit chaperon rouge n’en croyait pas ses oreilles, c’est comme dans les contes de fée dis donc, quand maman va savoir ça ! Et mémé ! Toutes façons elle s’en fiche elle n’entend rien, elle est sourde comme un pot surtout quand elle oublie de mettre son sonotone. Sans se départir de son sourire, la petite répondit :

« Loup y es-tu ? Entends-tu ? » juste pour voir si le loup allait parler encore, comme ça elle serait sûre de ne pas avoir rêver. Et ce qui devait arriver arriva, le loup encore parla…

« Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il te mangerait ! Tu crois que je la connais pas celle-là ? Je ne suis pas loup de la dernière pluie, je les connais vos histoires et vos contes où le loup finit toujours par être découpé par les chasseurs ou cuisiné aux petits oignons par les trois petits cochons. Tu vas pas me la faire à moi, petite, j’y crois pas à vos salades (d’ailleurs une salade pour accompagner le loup c’est bon m’a-t-on dit mais revenons à nos agneaux, tiens à ce propos j’en ai croisé un l’autre jour qui se désaltérait à l’onde d’une eau claire, il était fort délicieux, dommage que depuis je meurs de faim…) désolé je m’égare.

[en plus c’est un loup bavard, c’est bien ma chance, il en reste un et il arrête pas de causer, je vais être en retard chez mémé moi]

Tu sais que tu me plaît toi, reprit le loup, je te verrais bien en dessert !

-Non non, je suis pas bonne à manger, j’ai des boutons qui s’attrapent maman m’a dit, quand on met les dents dessus y’a du pus tout jaune qui sort c’est affreux beurk

-N’importe quoi, tu es belle et tendre, ta peau est douce et parfaite, elle sent le sucre, où ils sont tes boutons, je vois pas de boutons

-Dedans, ils sont dedans, c’est des boutons intérieurs, les plus graves, ceux qui se voient pas, juré

-Des boutons intérieurs, j’aurais tout entendu, ma pauvre enfant tu crois que je vais gober ça ? Tu me prends pour un agneau ?

-Mais non j’oserais pas, la honte

-Tu l’as dit, bon je ne finirais pas comme les loups des contes, passons aux choses sérieuses. Comme j’ai déjà mangé hors d’œuvre et plat de résistance, je peux attendre un peu pour le dessert. Dis moi, que fais-tu là toute seule au fond de la grande forêt toute sombre ?

-Je vais chez ma grand-mère lui apporter une galette et un petit pot de beurre que ma maman lui a fait

-Et elle peut pas y aller elle-même ta mère ?

-Non aujourd’hui elle est chez sa manucure

-Chez sa manucure tu parles ! Elle sait que c’est dangereux de laisser sa petite fille traverser la grande forêt toute seule, elle pourrait faire de mauvaises rencontres

-Comme quoi par exemple ?

-Sais pas moi, un renard

-Oh oui, ça me ferait peur

-T’inquiètes je te protégerais moi les renards j’en fais qu’une bouchée, t’as eu de la chance de tomber sur moi

-Tu es une mauvaise rencontre

-Oh l’autre comme elle y va, n’importe quoi, moi le loup une mauvaise rencontre alors que je pourrais te protéger des renards

-Tu pourrais me manger aussi

-Oui sans doute, mais je t’aurais d’abord sauvé du renard, ça vaut bien ça, cette leçon vaut bien un fromage disait justement le renard. Si je te sauve du renard, tu peux bien me donner un bout de toi ou toi toute entière. Non ?

-Non, pas envie, laisse moi je vais arriver en retard chez mémé si tu continues à m’embêter, laisse moi partir sinon j’envoie un SMS à ma mère

-Un SMS ?

-Sauve mes souliers, c’est un code pour dire que je suis en danger

-D’accord tu as gagné, je ne mangerais pas de petite fille toute mimi aujourd’hui (faudra que je me contente des deux moches)

-Laisse moi passer je vais être en retard, dit fermement le petit chaperon rouge

-Bon ça va vas-y vas retrouver ta grand-mère mais tiens le toi pour dit, on se reverra et cette fois tu ne m’échapperas pas

-Oui oui salut grand méchant loup, ah ah

En riant le petit chaperon rouge quitta le loup et continua son chemin. Elle sortit son téléphone portable de sa poche pour prévenir mémé de son retard. Le petit chaperon rouge, les portables ça la connaît, SFR ! Mais là, ça ne passait pas, la forêt empêchait toute communication, bien la peine d’avoir la technologie moderne.

Le loup prit ses pattes à son cou et fonça vers la maison de la grand-mère. Il ne pouvait pas se tromper, il n’y avait que celle-là au milieu de la forêt, au bord de la clairière, la maison de la vieille qui voulait pas partir. Il voulait la petite et il était prêt à tout pour ça, y compris à bouffer la grand-mère. Au point où il en était, il pouvait bien se taper la vieille pour avoir la gamine.

Toc toc toc ! Le loup arriva le premier à la porte de la maison de la grand-mère. Il toqua gentiment et attendit un instant mais de réponse point ne vint. Il toqua de nouveau, plus fort. De réponse point ne vint. Il donna des grands coups de poings dans cette fichue porte qui refusait de s’ouvrir et la vieille qui n’entendait goutte !

« Oui, qui-est ? »

Répondit enfin une petite voix aigüe et freluquette.

« C’est ta petite fille mémé, euh grand-mère, je viens t’apporter une tarte aux quetsches et un petit pot de beurre de la part de maman, est-ce que je peux entrer ? »

Le loup avait si bien imité la petite fille avec sa voix de contre-ut que la grand-mère s’y laissa prendre… la deuxième fois, il a fallu que le loup répète, elle n’avait pas bien entendu, ah la la !

« Tire sur la chevillette et la bobinette cherra »

Le loup ne se fit pas prier, il tira sur la chevillette et la bobinette chut. Il entra.

La bobinette tombera etc.. la maison avec, tu connais la chanson

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Jérôme Bimbenet
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